Je m'appelle Maximilien et je suis aveugle de naissance. Ma cécité ne m'empêche pas de vivre pleinement mes passions. Je suis massothérapeute et j'adore le sport : ski alpin, voile, marche, vélo en tandem. Je suis aussi passionné par la radio (CB, PMR 446) et la musique, avec des goûts variés allant du blues au rock'n'roll en passant par la chanson française. À travers ce blog, je partage mes aventures et mes découvertes.
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jeudi 1 octobre 2026
De « wesh frère » à « fussé-je » : mais comment parlons-nous ?
Salut tout le monde !
Tiens, justement : « salut ».
Un mot tellement banal qu’on n’y pense même plus. Pourtant, nous venons déjà de commencer à communiquer.
Que l’on soit aveugle ou voyant, que l’on parle oralement ou que l’on utilise une langue des signes, d’une manière ou d’une autre, on se salue.
« Bonjour ! », « Salut ! », « Adieu ! »…
Et rien qu’avec ça, les différences commencent.
Selon le pays, la région, la génération, la langue ou simplement les habitudes, on ne se salue pas forcément de la même manière.
Et puisqu’on parle justement de notre manière de parler…
« Wesh frère ! »
Déjà, pourquoi « frère » ? Je ne suis pas ton frère !
À choisir, je serais presque tenté de répondre :
« Encore eût-il fallu que je le susse, bougre de bœuf ! »
Bon.
Je vous rassure tout de suite : je ne parle pas constamment au subjonctif plus-que-parfait. Fussé-je particulièrement inspiré, je risquerais tout de même de fatiguer rapidement mon entourage.
Mais j’aime les mots.
J’aime varier ma façon de parler, ressortir un « mazette ! », un « pardi ! », un « nom de bleu ! », utiliser une vieille tournure simplement parce qu’elle m’amuse.
Et lorsque j’entends le langage actuel tourner parfois autour des mêmes mots et des mêmes expressions, je trouve cela dommage.
Pour moi, varier son vocabulaire fait aussi partie, dans une certaine mesure, de l’éducation.
Cela ne signifie pas parler comme un dictionnaire du XIXe siècle.
Cela signifie simplement avoir plusieurs cordes à son arc.
« C’est carré », ça passe. « Wesh frère », beaucoup moins
Je ne suis pas contre toutes les expressions modernes.
« C’est carré », par exemple, ne me dérange absolument pas. L’expression utilise des mots bien français et je la trouve assez naturelle.
D’autres me plaisent nettement moins.
« Wesh frère », vous l’aurez compris, n’est pas vraiment ma tasse de thé.
Pas davantage que le « genre » placé tous les deux mots ou le « trop » utilisé à toutes les sauces :
« C’est trop bien ! »
« C’est trop beau ! »
« C’est trop cool ! »
À force, le pauvre « trop » finit par faire des heures supplémentaires.
« Du coup », en revanche, est devenu tellement courant que je n’y prête plus vraiment attention.
« En fait » ? Je l’utilise moi-même.
Parce que oui, je ne suis pas exempt de tout reproche.
Nous avons tous nos habitudes et nos tics de langage.
Et nous absorbons de nouvelles expressions sans même nous en rendre compte. Si vous me demandez quels mots modernes j’ai adoptés ces dix ou vingt dernières années, je serais bien incapable de vous en dresser la liste.
J’en utilise sûrement.
Ils sont simplement devenus tellement naturels que je ne les remarque plus.
Et les anglicismes dans tout ça ?
Là aussi, je ne vais pas prétendre rejeter systématiquement tout ce qui vient de l’anglais.
Je dis « smartphone ».
Il peut m’arriver de « checker un truc ».
Certains mots se sont tellement installés dans notre vocabulaire qu’on ne se pose même plus la question.
Mais faut-il vraiment tout angliciser alors qu’il existe parfois un mot français parfaitement adapté ?
C’est surtout l’accumulation qui finit par m’agacer.
Une langue peut parfaitement emprunter des mots aux autres. Elle l’a toujours fait.
Mais de là à donner l’impression que le français ne suffit plus pour dire quoi que ce soit…
Mazette !
On ne parle pas de la même manière avec tout le monde
Je ne parle évidemment pas de la même façon avec un patient, avec mes amis, en famille, sur un bateau, à la radio ou sur les skis.
Et je ne me dis pas avant chaque phrase :
« Attention Maximilien, passage immédiat au registre professionnel ! »
Ça se fait naturellement.
Avec un patient, je vais évidemment filtrer mon langage.
Je ne vais tout de même pas accueillir quelqu’un au cabinet avec :
« Putain de bordel de merde de saloperie de mes deux ! Alors, qu’est-ce qui vous amène ? »
Ce serait légèrement moyen.
En revanche, si je me prends méchamment un meuble, il est tout à fait possible que sorte quelque chose comme :
« Aïe ! Merde ! Putain de saloperie de meuble à la con ! »
Eh oui.
On peut apprécier « mazette », « bougre » et le subjonctif plus-que-parfait tout en étant parfaitement capable de lâcher une remarquable bordée de jurons lorsque les circonstances l’exigent.
La richesse du vocabulaire ne consiste pas à bannir les gros mots.
Elle consiste aussi à savoir avec qui, où et quand on peut les employer.
Nom de bleu, passe-moi la panosse !
Et puis il y a nos régionalismes.
Ceux-là sont particulièrement intéressants parce qu’on ne se rend pas toujours compte qu’on en utilise.
Pour nous, ce sont simplement des mots.
Je dis « huitante ».
Je peux lâcher un « nom de bleu ».
Quelqu’un peut être un « topio », un « taguenet » ou un « bofio ».
Et puis il y a foutimasser.
Foutimasser, c’est perdre du temps, traîner, ne pas avancer.
« Mais qu’est-ce que tu foutimasses ? »
Autrement dit : qu’est-ce que tu fabriques encore au lieu d’avancer ?
Il y a aussi la « gouille », le « cagnard » pour un petit réduit et certainement quantité d’autres mots que j’utilise sans même avoir conscience qu’ils pourraient sembler étranges ailleurs.
Je peux aussi « m’encoubler » là où quelqu’un d’autre dira simplement qu’il a trébuché.
Et puis il y a la fameuse panosse.
« Passe-moi la panosse ! »
Pour un Suisse romand, rien de particulièrement mystérieux.
Pour un Français qui ne connaît pas le mot :
« Plaît-il ? »
La serpillière, pardi !
Même les objets du quotidien changent de nom
C’est parfois avec les choses les plus banales qu’on remarque le mieux ces différences.
Chez nous, on parlera volontiers d’un linge de cuisine là où un Français parlera d’un torchon.
Il y a la serviette, le linge de bain et tous ces mots qui ne recouvrent pas toujours exactement les mêmes habitudes d’un endroit à l’autre.
Les objets, eux, n’ont pas bougé.
Mais franchissez une frontière et le vocabulaire commence à changer.
Et c’est là qu’on découvre parfois qu’un mot que l’on croyait parfaitement banal depuis l’enfance est en réalité régional.
« Adieu ! Comment va ? »
Revenons aux salutations.
Chez moi, le plus naturel reste souvent :
« Salut ! »
Ou :
« Salut tout le monde ! »
Mais il y a aussi notre fameux :
« Adieu ! Comment va ? »
Dites cela à quelqu’un qui ne connaît « adieu » que dans le sens de séparation, et il risque de se demander pourquoi vous prenez déjà congé alors que vous venez d’arriver.
« Pardon ? T’as dit quoi ? »
Et voilà.
Quelques syllabes ont suffi pour découvrir que nous parlons bien la même langue, mais pas toujours exactement le même français.
Alors j’explique.
Parce que le but reste quand même de se comprendre.
Mais je ne vais pas arrêter de dire un mot que j’ai toujours employé simplement parce que quelqu’un venu d’ailleurs ne le connaît pas.
Et que dire du Valais ?
Ah, le Valais…
Là, j’en ai entendu de belles.
« En haut. »
« Au sommet. »
« En bas. »
« Au fond. »
« En bas dessous. »
« En çà. »
« En là. »
« Outre. »
« En l’outre. »
Et suivant l’endroit, le relief et les habitudes locales, tout cela peut servir à situer quelque chose de manière parfaitement naturelle pour celui qui connaît le coin.
Pour celui qui débarque, c’est parfois une autre histoire.
« Mais c’est où, en l’outre ? »
Eh bien… en l’outre !
Débrouille-toi avec ça.
C’est aussi cela qui me plaît dans le langage régional : la langue épouse le territoire.
Elle raconte parfois la montagne, la vallée, le village et la manière dont les habitants se représentent les lieux.
Je ne parle moi-même pas le patois. Je ne l’ai pas appris.
J’ai l’impression que les régionalismes se perdent un peu, notamment en ville, même s’ils sont loin d’avoir disparu.
Et c’est justement pour cela que je trouve intéressant de les transmettre.
Pas pour obliger les enfants à parler comme leurs arrière-grands-parents.
Mais au moins pour qu’ils sachent que ces mots existent et d’où ils viennent.
Une schtouillée qui vient d’un copain
Les mots voyagent aussi avec les gens.
Un ami, Patrick, vaudois d’origine valaisanne, m’a appris une expression qui m’est restée :
« Se prendre une schtouillée. »
Autrement dit, se prendre un orage.
Je l’ai entendue.
Elle m’a plu.
Je l’ai gardée.
C’est aussi simple que cela.
On récupère parfois une expression chez quelqu’un et, quelques années plus tard, elle fait tellement partie de notre vocabulaire qu’on ne pense même plus à son origine.
Les bazules de mon grand-père et la « cuillé » de ma mémé
Il y a aussi les mots qui viennent de la famille.
Mon grand-père, paix à son âme, disait « les bazules » pour parler des allumettes.
Le mot m’est resté.
Ma grand-mère genevoise, ma mémé, avait elle aussi ses tournures.
Elle disait par exemple :
« Je m’en vais faire ceci. »
Et il y avait « la cuiller », prononcée « cuillé ».
Il m’arrive encore de le dire ainsi.
Je sais bien que ce n’est pas ainsi que tout le monde le prononce.
Et alors ?
Ces petites choses font partie de ma façon de parler.
Elles viennent de quelque part.
Finalement, notre vocabulaire raconte aussi un peu les gens qui ont traversé notre vie.
Un mot peut être minuscule et pourtant transporter avec lui la voix d’un grand-père, d’une grand-mère ou d’un ami.
Un peu de Québec dans la marmite
À cela, je peux encore ajouter quelques expressions québécoises.
Il faut dire que j’ai été accro aux 2 minutes du peuple de François Pérusse.
À force d’écouter, forcément, il reste quelques séquelles !
Nous avons aussi des amis québécois, ce qui aide encore quelques expressions à traverser l’Atlantique.
Et il peut donc m’arriver de sortir une tournure venue du Québec.
Encore une fois, je n’ai pas décidé un beau matin :
« À partir d’aujourd’hui, je vais parler québécois ! »
Non.
Une expression me plaît, je l’entends suffisamment, elle finit par entrer dans mon vocabulaire et voilà.
C’est justement ce qui me fait distinguer l’emprunt naturel de l’imitation.
Entendre en Suisse des jeunes reprendre systématiquement certaines manières de parler associées aux banlieues françaises peut m’agacer.
Pas parce que les gens qui parlent naturellement ainsi en France parleraient « mal ».
Mais parce que, chez nous, pourquoi vouloir tous imiter exactement la même façon de parler ?
Nous avons déjà nos propres expressions, nos propres accents, nos propres régionalismes.
Gardons-en un peu, nom de bleu !
Même mes activités contaminent mon vocabulaire
Les passions aussi laissent des traces.
Prenons un verre presque vide.
Je pourrais simplement dire :
« Mon verre est presque vide. »
Mais il peut aussi m’arriver de constater :
« Ah, il y a marée basse ! »
La voile est passée par là.
La radio aussi.
Avant de partir skier, un :
« Reçu fort et clair ! »
peut parfaitement sortir.
Et lorsque je marche, il peut être question d’un :
« Dévers à gauche. »
Ou :
« Dévers à droite. »
À force de pratiquer une activité, son vocabulaire finit parfois par sortir de son cadre d’origine.
Une expression technique devient une image, une plaisanterie ou simplement une habitude.
Là encore, notre façon de parler raconte ce que nous faisons.
Au jour d’aujourd’hui, je monte en haut…
S’il y a en revanche quelque chose qui peut me rendre chèvre, ce sont certains pléonasmes.
« Au jour d’aujourd’hui. »
« Monter en haut. »
« Descendre en bas. »
« Suivre derrière. »
Mazette !
Si vous montez, il y a de fortes chances que ce soit vers le haut.
« Il y a deux ans en arrière » me dérange déjà moins, même si la redondance est toujours là.
Et puis il y a les tics de langage.
« Du coup » est devenu tellement courant que je n’y prête plus vraiment attention.
« En fait », je l’utilise moi-même.
Mais quelqu’un qui place « genre » tous les deux mots…
« Genre, tu vois, genre, il est arrivé, genre, il a dit… »
Au secours !
Nous avons tous nos tics.
Moi le premier.
Mais à partir d’une certaine répétition, on finit parfois par n’entendre plus que le tic et plus la phrase.
Le français fédéral, notre autre spécialité
Et puisque nous sommes en Suisse, comment ne pas parler du fameux français fédéral ?
Dans un pays où plusieurs langues cohabitent, les administrations, les traductions et le fonctionnement fédéral ont forcément laissé quelques traces dans notre manière d’écrire et de parler.
Certaines formulations font sourire.
D’autres sont tellement entrées dans les habitudes que nous ne remarquons même plus qu’elles pourraient sembler inhabituelles ailleurs.
Et au fond, pourquoi faudrait-il gommer toutes ces particularités ?
Une langue parfaitement uniforme serait d’un ennui !
Une langue qui ne bougerait plus serait morte
Je ne voudrais surtout pas figer le français.
Une langue évolue.
Des mots apparaissent.
D’autres disparaissent.
Certains changent de sens.
Des expressions voyagent d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre, d’une génération à l’autre.
Je ne réclame donc pas le retour obligatoire du français de nos arrière-grands-parents.
Et je ne vais point converser quotidiennement au subjonctif plus-que-parfait sous prétexte que la tournure m’amuse.
Quelques fois, pour me faire plaisir ?
Mais certainement !
Je trouve simplement dommage que l’on tourne parfois autour d’un vocabulaire de plus en plus uniforme.
Varier son langage permet aussi de nuancer ce que l’on veut dire.
Et lorsqu’un mot m’est inconnu, j’aime savoir ce qu’il signifie.
Pourquoi le laisser passer sans essayer de le comprendre ?
On peut toujours apprendre un mot supplémentaire.
Il n’existe pas un seul français
C’est peut-être surtout cela que j’aimerais retenir de tout ce joyeux commerce linguistique.
Il n’y a pas un français unique dont toutes les autres façons de parler seraient des versions défectueuses.
Il y a le français de France, qui lui-même varie énormément selon les régions.
Il y a les français de Suisse.
Ceux de Belgique.
Ceux du Québec.
Les différentes variétés de français parlées dans de nombreux pays africains.
Le français de Louisiane.
Et que sais-je encore !
À l’intérieur de tout cela, il y a encore les cantons, les régions, les villes, les villages, les familles, les générations, les métiers, les passions et les rencontres.
Ma propre façon de parler est finalement faite de tout ce commerce.
Un peu de Suisse romande.
Des mots de ma famille.
Des expressions récupérées chez des copains.
Quelques vieux mots.
Un peu de Québec.
De la voile.
De la radio.
Du ski.
Des mots modernes que j’ai certainement adoptés sans même m’en apercevoir.
Quelques jurons lorsque les circonstances l’exigent.
Et, de temps en temps, un subjonctif plus-que-parfait parce que, nom de bleu, ça me fait plaisir.
Voilà ce qui m’ennuierait vraiment : que la langue devienne uniforme.
Que nous finissions tous par employer les mêmes mots.
Les mêmes expressions.
Les mêmes tournures.
Bien sûr qu’il faut pouvoir se comprendre.
Si quelqu’un ne comprend pas ma « panosse », je lui explique.
S’il ignore ce qu’est une « schtouillée », je lui explique.
S’il ne sait pas ce que sont les « bazules », je lui explique.
Et si quelqu’un me demande ce que je suis encore en train de foutimasser, eh bien… j’expliquerai aussi !
Mais se comprendre ne signifie pas devoir tous parler exactement de la même manière.
Au contraire.
Demandons ce que veulent dire les mots que nous ne connaissons pas.
Cherchons leur origine.
Récupérons ceux qui nous plaisent.
Transmettons ceux auxquels nous tenons.
Laissons vivre nos accents, nos régionalismes, nos expressions et nos façons de parler.
Parce qu’une langue commune nous permet de nous comprendre.
Mais ses différences lui donnent sa saveur.
Fussé-je un jour contraint de renoncer à mes panosses, mes bazules, mes schtouillées, mes « nom de bleu » et tout le reste pour parler exactement comme tout le monde…
Mazette !
Quel ennui ce serait.
Aveugle mais capable !
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