Les aveugles n'ont accès à rien, pas sur !
Je m'appelle Maximilien et je suis aveugle de naissance. Ma cécité ne m'empêche pas de vivre pleinement mes passions. Je suis massothérapeute et j'adore le sport : ski alpin, voile, marche, vélo en tandem. Je suis aussi passionné par la radio (CB, PMR 446) et la musique, avec des goûts variés allant du blues au rock'n'roll en passant par la chanson française. À travers ce blog, je partage mes aventures et mes découvertes.
les plus consultés
- Le braille en 2026 : dépassé ? Certainement pas !
- De la carte perforée au smartphone : l’étonnante histoire de nos systèmes
- De la voile à la radio : ces petites manies que l’écoute m’a données
- De « wesh frère » à « fussé-je » : mais comment parlons-nous ?
- Je suis aveugle, pas en examen permanent !
- Vingt ans plus tard, je remonte à cheval !
- ORIF : formez-moi, mais laissez-moi vivre !
- 🎧 Le monde que j’entends : sons, objets et souvenirs d’un aveugle
- Télévision adaptée c’est possible !
- Weekend de formation : retour
mardi 6 octobre 2026
De la carte perforée au smartphone : l’étonnante histoire de nos systèmes
Salut à toutes et à tous !
Windows, macOS, Linux, Android, iOS…
Nous utilisons ces noms tous les jours ou presque. On allume un ordinateur, on ouvre Word, un navigateur Internet, un logiciel de messagerie ou n’importe quelle autre application et, généralement, on ne se demande pas trop ce qui se passe derrière.
Et pourtant, sans système d’exploitation, notre ordinateur ne ferait pas grand-chose.
Mais au fait, d’où viennent-ils, tous ces systèmes ?
Windows n’est pas apparu un beau matin avec un menu Démarrer. Linux n’est pas aussi vieux que les premières énormes machines IBM. Le Macintosh n’a pas toujours fonctionné sous un système appelé macOS. Et même DOS n’est certainement pas le commencement de l’histoire.
Je préfère d’ailleurs vous prévenir tout de suite : en préparant cet article, j’en ai appris moi aussi !
CP/M, par exemple, je connaissais à peine le nom. Unix, je savais vaguement ce que c’était et connaissais surtout ses liens avec Linux ou les systèmes actuels d’Apple. Quant à certains des premiers systèmes d’exploitation, je serais bien incapable de prétendre que je connaissais leur histoire avant de commencer mes recherches.
Alors remontons un peu le temps.
Pas trop quand même, sinon nous allons nous retrouver avec douze pages consacrées aux cartes perforées avant même d’avoir rencontré Windows !
Avant Windows, avant DOS… avant presque tout
Les premiers ordinateurs n’avaient évidemment rien du portable posé aujourd’hui sur notre bureau.
On parle de machines énormes, extrêmement coûteuses, utilisées par des entreprises, des administrations, des universités ou des centres de recherche. On ne s’asseyait pas forcément devant avec un clavier, une souris et un écran pour leur demander tranquillement d’ouvrir un document.
Les cartes perforées et le traitement par lots faisaient partie de ce monde.
Je n’ai évidemment jamais travaillé avec une carte perforée. J’aimerais d’ailleurs bien en avoir une entre les mains un jour, ne serait-ce que pour toucher concrètement un morceau de cette histoire informatique.
Parce que franchement, quand je pense à la facilité avec laquelle nous enregistrons aujourd’hui des gigaoctets sur une petite clé USB, je me dis que travailler avec des paquets de cartes devait être une sacrée affaire !
Dans les années 1950 apparaissent les premiers véritables systèmes d’exploitation. Leur rôle est encore très éloigné de notre Windows ou de notre macOS moderne, mais une idée fondamentale commence à s’imposer : il faut du logiciel pour organiser le travail de la machine, gérer ses ressources et permettre aux programmes de fonctionner.
Petit à petit, le système d’exploitation devient donc l’intermédiaire entre le matériel, les programmes et l’utilisateur.
Pour le dire très simplement : votre ordinateur contient du matériel, mais il faut quelque chose pour lui expliquer comment utiliser ce matériel et permettre ensuite à Word, Firefox, Office, Lotus ou n’importe quel autre logiciel de fonctionner.
C’est notamment le rôle du système d’exploitation.
Unix : un ancêtre qui aura une sacrée descendance
En 1969 apparaît Unix aux Bell Labs, notamment grâce au travail de Ken Thompson et Dennis Ritchie.
Quelques années plus tard, Unix est largement réécrit dans le langage C, ce qui facilite son adaptation à différentes machines.
À l’époque où j’ai commencé l’informatique, Unix n’était absolument pas un système que je connaissais vraiment. Son nom m’est devenu plus familier beaucoup plus tard, notamment en m’intéressant à Linux et à macOS.
Pourtant, son influence est gigantesque.
Unix donnera naissance à différentes familles de systèmes et influencera profondément l’informatique moderne.
Gardez donc Unix dans un coin de votre tête. Nous allons le retrouver.
CP/M : celui que je connaissais à peine
Dans les années 1970, les micro-ordinateurs commencent à changer le paysage.
Parmi les systèmes importants de cette époque se trouve CP/M, développé par Gary Kildall et Digital Research.
Et là, je dois être franc : avant de préparer cet article, CP/M, pour moi, c’était pratiquement un nom croisé une ou deux fois.
Pourtant, il est important pour comprendre ce qui arrive ensuite.
CP/M devient très présent sur les micro-ordinateurs de la fin des années 1970. Puis apparaît 86-DOS, développé par Tim Paterson chez Seattle Computer Products et fortement inspiré de l’environnement de CP/M.
Microsoft entre alors dans l’histoire.
Lorsque IBM prépare son IBM PC, lancé en 1981, Microsoft fournit le système qui deviendra PC DOS sur les machines IBM et MS-DOS dans le monde des compatibles.
Attention toutefois à un raccourci fréquent : IBM n’a pas inventé à lui seul l’ordinateur personnel. Il existait déjà des micro-ordinateurs et des ordinateurs personnels auparavant.
En revanche, l’IBM PC va jouer un rôle considérable dans la diffusion et la standardisation de ce que nous appellerons le PC.
Et DOS va devenir un nom incontournable.
DOS : quelques lettres et beaucoup de commandes
DOS n’est d’ailleurs pas un seul et unique produit.
On trouvera MS-DOS chez Microsoft, PC DOS chez IBM, plus tard DR-DOS et encore d’autres variantes. Aujourd’hui, il existe même FreeDOS.
Je n’ai jamais utilisé FreeDOS.
En revanche, contrairement à ce que l’on pourrait croire en regardant mon parcours, j’ai bien utilisé DOS.
Pas comme système principal à la maison, mais à l’école.
Au CPHV, je me souviens notamment de programmes fonctionnant sous DOS. Il n’y avait pas de synthèse vocale pour moi dans ces programmes.
Je me rappelle encore de certaines commandes.
On tapait par exemple :
CO
et cela lançait un programme de calcul oral avec différents choix numérotés.
Il y avait également :
PENDU
qui lançait, vous l’aurez deviné, le jeu du pendu.
Ce sont de petits souvenirs, mais ils permettent de comprendre quelque chose : avant de cliquer sur des icônes, on disait beaucoup plus directement à l’ordinateur ce qu’il devait lancer en tapant des commandes.
Et contrairement à une idée que l’on pourrait avoir, la ligne de commande n’est évidemment pas née avec DOS. Elle existait bien avant lui et elle existe toujours aujourd’hui.
Pendant ce temps, chez Apple…
Mon premier véritable contact avec l’informatique s’est justement beaucoup fait du côté d’Apple.
Dans ma famille, le Mac était presque le sacro-saint ordinateur.
Un ordinateur ? Un Mac, point barre !
Windows appartenait presque au camp adverse.
J’ai donc utilisé très jeune d’anciens Macintosh à l’école et ailleurs.
À l’époque, on ne parlait pas encore de « macOS » comme aujourd’hui. Les premiers Macintosh utilisaient ce qu’Apple appelait notamment System ou System Software.
Je me souviens surtout de l’utilisation au clavier.
Pomme-O pour ouvrir.
Pomme-S pour enregistrer.
Pomme-P pour imprimer.
Pomme-A, Pomme-W…
La touche Pomme est devenue depuis la touche Commande, mais beaucoup de ces raccourcis sont toujours là.
Et petite particularité dont j’ai déjà parlé sur ce blog : certains anciens claviers Apple que j’ai connus avaient leurs repères tactiles sur D et K, contrairement aux F et J que nous connaissons aujourd’hui.
Les systèmes Apple vont évoluer : System 6, System 7, puis le nom Mac OS finira par s’imposer officiellement. Arriveront notamment Mac OS 8 puis Mac OS 9.
Nous avons eu des Power Mac dans mon entourage, notamment à l’époque des PowerPC. Je me rappelle aussi de la fameuse souris ronde surnommée « palet de hockey ».
Une souris dont le design aura, disons… marqué les esprits !
Et Windows arrive dans le paysage
Microsoft lance Windows 1.0 en 1985.
À l’origine, Windows fonctionne au-dessus de MS-DOS. Il apporte notamment une interface graphique avec fenêtres et menus.
Suivront Windows 2, Windows 3.x, puis Windows 95, qui constitue une étape majeure dans l’histoire du PC grand public.
Windows 98 arrive ensuite.
Et c’est là que mon histoire personnelle rejoint véritablement celle de Windows.
J’avais déjà connu les interfaces graphiques sur Macintosh. Les fenêtres et les menus n’étaient donc pas une idée complètement étrangère pour moi.
Mais vers 2000, j’ai commencé à utiliser sérieusement Windows 98 avec JAWS 3.5.
JAWS, pour ceux qui ne connaissent pas, est un lecteur d’écran permettant notamment à une personne aveugle d’utiliser Windows grâce à une synthèse vocale et à une ligne braille.
J’ai appris Windows, Word et progressivement Internet.
Puis Windows XP est arrivé.
Dans mon parcours personnel, je suis passé directement de Windows 98 à XP. Windows Me et Windows 2000 ne font donc pas vraiment partie de mon histoire d’utilisateur.
Enfin mon ordinateur !
Vers 2002, j’ai reçu mon premier véritable PC personnel.
Je ne vais pas vous donner ici sa référence exacte, parce que près d’un quart de siècle plus tard je risque de mélanger deux ou trois caractéristiques.
Mais je me souviens d’un disque dur d’environ 30 Go, de quelques centaines de mégaoctets de mémoire vive et d’une puissance qui ferait probablement sourire n’importe quel smartphone actuel.
Et pourtant, pour moi, c’était une révolution.
Parce que pour la première fois, j’avais réellement accès à cette fabuleuse machine.
J’avais Windows, JAWS, une synthèse vocale et surtout ma première ligne braille personnelle : une ALVA Traveller 544.
Je me souviens encore de ce qu’elle affichait lorsqu’elle attendait la connexion :
« ALVA Satellite. Waiting for connection… »
Rien que cette phrase me ramène à toute une époque.
La révolution n’était finalement pas seulement d’avoir un ordinateur plus puissant.
C’était d’avoir enfin complètement accès à sa puissance.
Je pouvais créer mes documents, explorer le système et commencer à découvrir Internet beaucoup plus librement.
Internet… quand il fallait encore se connecter à Internet
Aujourd’hui, Internet est pratiquement omniprésent.
Notre ordinateur démarre et il est connecté. Notre téléphone est connecté. Les applications se synchronisent. Les mises à jour arrivent. Nos fichiers peuvent être dans le cloud.
Mais je me rappelle très bien de l’époque où Internet passait encore par le réseau téléphonique.
Les prises RJ11, l’ISDN/RNIS, puis les différentes évolutions…
Pendant longtemps, je me suis connecté de cette manière.
Vers 2005, une amie aujourd’hui disparue m’avait offert une carte Wi-Fi D-Link pour mon ordinateur.
Et là, il avait fallu installer la chose !
Le Wi-Fi n’était pas encore nécessairement intégré d’office dans tous les portables comme aujourd’hui.
Lorsque je suis ensuite passé à un Maxdata, celui-ci possédait déjà une solution Wi-Fi Intel intégrée.
Cela paraît complètement banal aujourd’hui.
À l’époque, ça ne l’était pas autant.
Et voilà encore une chose importante : le système d’exploitation peut savoir gérer le Wi-Fi, mais encore faut-il que la machine possède le matériel nécessaire et les pilotes permettant au système de communiquer avec lui.
Matériel, firmware, pilotes, système, applications…
Il commence à y avoir du monde sous le capot !
Justement : allons voir sous le capot
C’est notamment à l’École des Arches, à Lausanne, vers 2008-2009, que j’ai réellement commencé à comprendre ce qui se passait derrière l’utilisation quotidienne d’un ordinateur.
Installation, maintenance, réseau, configuration…
C’est là que j’ai commencé, comme j’aime le dire, à voir sous le capot.
Aveugle, oui… mais je vois autrement !
Avant cela, j’avais déjà une bonne expérience comme utilisateur. Là, je découvrais davantage les mécanismes.
Par exemple, lorsque vous appuyez sur le bouton de votre PC, Windows ne surgit pas immédiatement par magie.
Le firmware de la machine, historiquement le BIOS sur les PC et aujourd’hui généralement l’UEFI, initialise le matériel et prépare le démarrage. Ensuite intervient le mécanisme permettant de trouver et lancer le système.
J’ai ainsi découvert des notions comme le MBR ou le bootloader.
Je simplifie volontairement, parce que sinon nous allons finir par démonter l’ordinateur vis par vis et personne n’arrivera vivant à la fin de cet article !
Mais retenez simplement ceci :
Avant même que Windows ou Linux commence à parler, il s’est déjà passé pas mal de choses.
Mon aventure avec Linux
Et nous voilà justement arrivés à Linux.
Aux petits malins qui pensaient que Linux existait déjà au temps où les ordinateurs occupaient une pièce entière : patience, mesdames et messieurs, nous y voilà seulement !
Le projet GNU commence dans les années 1980 autour de Richard Stallman.
Puis, en 1991, Linus Torvalds commence le développement du noyau Linux.
Le noyau n’est pas à lui seul tout le système que l’utilisateur manipule. Autour de lui viennent de nombreux outils et composants, notamment issus du projet GNU, ainsi que des environnements graphiques et des applications.
C’est ainsi qu’apparaissent les différentes distributions GNU/Linux : Debian, Ubuntu, Fedora et bien d’autres.
Moi, j’ai testé Ubuntu.
Sur mon Maxdata, j’avais d’abord essayé le système grâce à un Live CD. Cela permettait de démarrer Linux depuis le CD sans nécessairement l’installer immédiatement sur le disque dur.
Puis je me suis dit : allons-y !
Je l’ai installé.
Et là, j’ai découvert entre autres que Linux n’organisait pas les disques comme Windows.
Sous Windows, nous avons nos bonnes vieilles lettres :
A:, C:, D:, etc.
Sous Linux, on raisonne autrement, avec une arborescence dont la racine est représentée par « / », et des systèmes de fichiers montés dans cette arborescence.
J’ai également installé Ubuntu en multiboot avec Windows.
Au démarrage, GRUB servait de bootloader et me permettait de choisir le système à lancer.
Enfin… « permettait » est un grand mot.
Parce que GRUB, chez moi, ne parlait pas !
Il fallait donc mémoriser les mouvements de flèches pour savoir quel système sélectionner.
Le système pouvait parler grâce à Orca, mais encore fallait-il réussir à le démarrer !
J’utilisais GNOME avec Orca comme lecteur d’écran.
Et mon expérience personnelle ?
Compliquée.
Très compliquée.
Je n’avais personne pour réellement m’apprendre Linux et beaucoup de mes automatismes Windows ne fonctionnaient plus.
Même la touche Windows que j’utilisais naturellement pour ouvrir le menu Démarrer ne faisait évidemment pas ce que j’attendais.
J’ai cherché, expérimenté, bricolé…
Puis le disque du Maxdata a fini par rendre l’âme.
Et là, pour reprendre une formulation québécoise :
« Crissez-moé ça aux vidanges, c’t’assez, cette maudite affaire-là ! »
Fin de mon aventure Ubuntu.
Cela ne signifie évidemment pas que Linux est mauvais ou inaccessible.
Cela signifie simplement que, dans mon cas et à cette époque, sans véritable formation, je l’ai trouvé beaucoup trop compliqué pour avoir envie de continuer.
Et le plus amusant, c’est que même sans Linux sur mon ordinateur, j’en utilise probablement indirectement tous les jours.
On trouve Linux dans énormément de serveurs, d’équipements réseau et de systèmes embarqués.
Android lui-même utilise le noyau Linux.
Comme quoi, on peut virer Ubuntu de son ordinateur et continuer à croiser Linux absolument partout !
Windows continue son chemin
Pendant ce temps, Windows a évidemment continué d’évoluer.
J’ai utilisé Windows XP pendant longtemps avec différentes versions de JAWS. Je me rappelle notamment JAWS 4.02, JAWS 5 puis JAWS 7.10.
À l’ORIF de Pomy, j’ai également eu l’occasion de faire un peu plus que simplement ouvrir Word.
Je me souviens notamment d’un PC sur lequel j’avais des droits administrateur.
Il fallait installer le Service Pack 3 de Windows XP.
Plutôt que de foutimasser pendant des heures avec Windows Update, l’informaticien m’avait passé un CD contenant le Service Pack.
Environ trois heures plus tard, l’installation était faite.
J’ai aussi connu l’époque où certains logiciels avaient besoin de leur CD-ROM. BiblioRom, notamment, me rappelle cette période.
À l’École des Arches, nous utilisions également VMware pour créer des machines virtuelles.
Une machine virtuelle permet, pour simplifier, de faire fonctionner un ordinateur virtuel à l’intérieur d’un ordinateur réel.
J’avais notamment tenté d’y installer Windows Server 2003.
L’installation n’a jamais abouti.
Mais au moins, j’aurai essayé !
Et cela m’avait permis de comprendre qu’un système d’exploitation n’était pas forcément attaché directement à une seule machine physique.
XP, 7, 10, 11…
Après Windows XP, je suis personnellement passé à Windows 7.
Puis directement de Windows 7 à Windows 10.
Je n’ai donc pratiquement pas vécu Windows 8 et 8.1 comme utilisateur.
Ce qui produit parfois des souvenirs amusants.
Par exemple, je me rappelle avoir découvert le ruban dans l’Explorateur avec Windows 10.
En préparant cet article, j’ai vérifié : Microsoft avait en réalité introduit ce ruban dans l’Explorateur avec Windows 8.
Simplement, Windows 8 était passé par là sans moi !
Windows 10 m’a accompagné jusqu’en 2025, puis je suis passé à Windows 11.
Avec JAWS et mon utilisation principalement au clavier, le passage à Windows 11 ne m’a pas paru être une révolution gigantesque.
Il y a toutefois quelque chose auquel je suis particulièrement sensible : les sons.
Windows XP avait pour moi une identité sonore très reconnaissable, avec des sons que je décrirais volontiers comme plus musicaux, parfois presque pianistiques.
Windows 11 me fait davantage penser, par certains sons, à une ambiance de gare ou d’aéroport.
C’est évidemment une impression personnelle.
Mais lorsqu’on ne voit pas l’écran, l’identité sonore d’un système prend parfois une importance que l’on ne soupçonne pas.
Et le Mac dans tout ça ?
Pendant mes années Windows XP, le Mac n’avait pas complètement disparu de ma vie.
Comme j’avais appris à utiliser les anciens Macintosh, il pouvait encore m’arriver d’en utiliser un ponctuellement.
Mais pour mon autonomie informatique quotidienne, Windows avec JAWS était devenu essentiel.
Pendant ce temps, Apple préparait pourtant un énorme changement.
Mac OS 9 appartient encore à l’ancienne famille des systèmes Macintosh.
Mac OS X, commercialisé à partir de 2001, constitue une rupture beaucoup plus profonde que son nom pourrait le laisser croire.
Ses fondations reposent notamment sur Darwin et un héritage Unix.
Vous vous souvenez d’Unix, tout à l’heure ?
Le revoilà !
L’histoire informatique adore faire revenir ses personnages quelques décennies plus tard.
VoiceOver change la donne
À l’origine, Mac OS X ne représentait pas pour moi une solution réellement utilisable au quotidien.
Puis Apple a intégré VoiceOver.
VoiceOver apparaît sur Mac avec Mac OS X Tiger 10.4. À ses débuts, son utilisation et ses possibilités linguistiques n’étaient évidemment pas celles que nous connaissons aujourd’hui.
Pour moi, le Mac est réellement redevenu intéressant plus tard.
Vers 2011, alors que mon Dell Latitude E6400 avait des problèmes et que j’avais besoin d’une machine, j’ai acheté un MacBook Pro 13 pouces.
Au départ, c’était presque pour faire deux ou trois trucs.
Puis j’ai commencé à explorer VoiceOver.
Son fonctionnement m’a d’abord dérouté, notamment cette notion d’interaction avec les éléments.
Mais j’ai passé des heures à explorer les réglages, les fonctions et les possibilités.
Et progressivement, Windows et Mac ont commencé à cohabiter chez moi.
Il ne s’agissait pas de décider que l’un était merveilleux et l’autre affreux.
Les deux avaient leurs avantages.
Sous Windows, JAWS restait et reste encore aujourd’hui un outil essentiel pour moi.
Sur Mac, VoiceOver avait un avantage considérable : il faisait directement partie du système.
Je pouvais connecter une ligne braille, activer VoiceOver et commencer à travailler.
Dropbox a ensuite facilité le passage d’une machine à l’autre : commencer un document sur le Mac, le reprendre sur Windows, ou inversement.
J’ai utilisé Pages, Numbers et Keynote, puis Microsoft Office est progressivement devenu réellement utilisable avec VoiceOver, ce qui simplifiait énormément les échanges de documents entre mes différentes machines.
PowerPC, Intel, ARM : même Mac, autre moteur
Apple a également changé plusieurs fois complètement l’architecture matérielle de ses ordinateurs.
Les anciens Macintosh utilisaient notamment les processeurs Motorola 68k.
Puis sont arrivés les PowerPC, avec les Power Mac et les générations G3, G4 et G5.
Apple est ensuite passé aux processeurs Intel à partir de 2006.
Et plus récemment, nouvelle transition vers les puces Apple reposant sur l’architecture ARM.
Ces changements sont techniquement énormes.
Pour l’utilisateur, ils peuvent pourtant sembler beaucoup moins spectaculaires.
On ouvre toujours ses fichiers. On lance toujours ses applications. Commande-O ouvre toujours un document.
Sous le capot, pourtant, le moteur a complètement changé.
Mon Mac actuel, un MacBook Néo, utilise par exemple une puce Apple A18 Pro reposant sur l’architecture ARM.
Et voilà comment une famille de processeurs dont on associe facilement les origines modernes aux appareils mobiles finit également dans un Mac.
Du téléphone au smartphone
Les systèmes d’exploitation ne se limitent évidemment plus depuis longtemps aux ordinateurs.
Mon premier véritable smartphone a été un Nokia N70 sous Symbian.
J’avais eu des téléphones auparavant, notamment un Nokia 6210, mais je le laisse volontairement de côté ici : nous n’étions pas encore dans le même monde du smartphone.
Sur le N70, pour rendre le téléphone accessible, j’utilisais Mobile Speak, un lecteur d’écran qu’il fallait acheter séparément.
Cela ressemblait finalement assez à la logique que je connaissais sous Windows : système d’un côté, technologie d’accès ajoutée ensuite.
Puis j’ai eu mon premier iPhone : un iPhone 4.
Il a été suivi d’un iPhone 4S, puis d’un iPhone 6, d’un iPhone 8, d’un iPhone SE et aujourd’hui d’un iPhone 16e.
Avec l’iPhone, VoiceOver faisait directement partie d’iOS.
Et là encore, le changement de philosophie était important pour moi.
Le lecteur d’écran n’était plus quelque chose qu’il fallait acheter séparément et installer pour rendre l’appareil utilisable.
Il était déjà là.
J’ai également essayé Android et TalkBack.
Je n’ai jamais réellement accroché, probablement aussi parce que je connais beaucoup moins bien Android. Si je devais aujourd’hui passer sérieusement sur Android, il faudrait pratiquement que quelqu’un m’apprenne le système depuis le début.
Encore une fois, cela ne signifie pas qu’Android est mauvais ou inaccessible.
Simplement, ce n’est pas mon environnement habituel.
Et derrière Android, nous retrouvons encore… Linux !
Décidément, celui-là se cache partout.
Des systèmes là où on ne les voit même pas
Quand on dit « système d’exploitation », on pense facilement Windows, macOS, Linux, Android ou iOS.
Mais il y en a ailleurs.
Les serveurs qui hébergent nos services en ligne ont besoin de systèmes.
Les NAS possèdent leur propre environnement logiciel.
Les routeurs et box Internet peuvent utiliser des systèmes spécialisés, très souvent basés sur Linux.
Les distributeurs automatiques de billets et quantité d’autres appareils utilisent également des systèmes informatiques que l’utilisateur ne voit pratiquement jamais.
À l’École des Arches, j’avais notamment appris à regarder ce qui se passait derrière une simple connexion réseau.
Une adresse comme :
192.168.1.1
peut par exemple donner accès à l’interface d’administration d’un routeur, selon sa configuration.
Derrière la petite boîte qui « donne Internet », il y a donc beaucoup plus de choses qu’on ne l’imagine.
En revanche, attention à ne pas tomber dans l’excès inverse.
Tout appareil électronique n’exécute pas nécessairement Linux, Windows ou un système d’exploitation comparable à celui d’un PC.
Une radio CB ou une VHF peut très bien utiliser de l’électronique, un microcontrôleur et du firmware spécialisé sans avoir un véritable système d’exploitation généraliste derrière.
Et heureusement !
J’imagine assez mal ma VHF annoncer :
« Veuillez patienter. Windows Radio installe la mise à jour 26H2. N’éteignez pas votre appareil. 27 %. »
En plein appel de détresse, ça serait légèrement fâcheux !
Et l’accessibilité dans tout ça ?
Pour moi, impossible de raconter l’histoire des systèmes d’exploitation sans parler de leur accessibilité.
Parce que l’existence d’un système ne signifie pas automatiquement que je peux l’utiliser.
Lorsque j’ai commencé sérieusement sous Windows, JAWS était indispensable pour moi.
Aujourd’hui, Windows intègre Narrateur et il existe également NVDA, gratuit et libre.
J’ai essayé NVDA sans réellement accrocher.
Narrateur a énormément évolué et peut être utile, mais dans mon utilisation quotidienne, JAWS reste indispensable.
Chez Apple, mon expérience est différente puisque VoiceOver est directement intégré à macOS et iOS et constitue mon lecteur d’écran quotidien sur ces appareils.
L’accessibilité des systèmes a donc énormément progressé.
Mais cela ne signifie pas que toutes les solutions spécialisées sont devenues inutiles.
Et surtout, un système peut être techniquement accessible tout en comportant encore des applications, des sites ou des interfaces qui ne le sont pas correctement.
L’histoire continue.
De A: au cloud
Quand je repense à tout cela, certains détails me font sourire.
J’ai connu les grandes disquettes 5¼ pouces sur Commodore à l’école enfantine, même si je ne m’en servais pas réellement pour jouer.
J’ai surtout travaillé avec les disquettes 3½ pouces.
Dans une boîte de dialogue Ouvrir, on allait chercher le lecteur A:.
Aujourd’hui encore, le disque principal d’un PC Windows s’appelle généralement C:, héritage d’une époque où A: et B: étaient réservés aux lecteurs de disquettes.
Puis sont arrivés les CD-ROM, les clés USB, les disques de plusieurs téraoctets et le stockage dans le cloud.
Nous sommes passés d’une époque où l’on pouvait transporter quelques fichiers sur une disquette à une époque où des milliers de photos et de documents peuvent se synchroniser automatiquement entre plusieurs appareils.
Et malgré tout cela, j’appuie encore sur Ctrl-O sous Windows ou Commande-O sur Mac pour ouvrir un fichier.
Tout change.
Et certaines choses restent étonnamment longtemps.
Finalement, d’où viennent nos systèmes ?
De très loin !
Ils viennent d’une histoire faite de grosses machines, de cartes perforées, de traitement par lots, de terminaux, de lignes de commande, de micro-ordinateurs, de DOS, d’Unix, de CP/M, de Macintosh, de Windows, de Linux et de quantité d’autres systèmes que je n’ai même pas cités.
Ils viennent aussi d’idées qui se sont croisées, séparées, reprises et transformées pendant des décennies.
Unix influence encore une partie considérable de l’informatique moderne.
DOS a marqué profondément le PC.
Les premiers systèmes Macintosh ont contribué à populariser une autre manière d’interagir avec l’ordinateur.
Windows a évolué jusqu’à devenir très différent de ses premières versions.
Linux, arrivé bien plus tard que certains ne l’imaginent, s’est retrouvé partout, des serveurs aux smartphones Android.
Mac OS X a rompu avec l’ancien Mac OS tout en permettant au Mac de poursuivre son histoire sur de nouvelles fondations.
Et les smartphones ont fini par mettre dans nos poches des machines dont les capacités auraient semblé invraisemblables lorsque je découvrais mes premières disquettes.
Quant à moi, je serai passé des anciens Macintosh à Windows 98 avec JAWS, puis XP, aux premières connexions Internet par téléphone, à mon ALVA Traveller, au Wi-Fi, à Ubuntu et son GRUB muet, à Windows 7, 10 et 11, au retour vers le Mac avec VoiceOver, puis de Symbian et Mobile Speak à l’iPhone.
Et j’en oublie certainement.
C’est peut-être d’ailleurs ce que je retiens le plus en préparant cet article.
J’utilise des ordinateurs depuis des années. J’en ai installé, dépanné, parfois juré dessus, parfois appris à regarder sous leur capot.
Et malgré cela, il y avait encore toute une partie de leur histoire que je ne connaissais pas.
Alors la prochaine fois que vous allumerez votre ordinateur ou votre smartphone, pensez-y une seconde.
Avant que votre bureau apparaisse, avant que votre lecteur d’écran commence à parler, avant que vous ouvriez votre navigateur, il y a derrière ce geste banal plusieurs décennies d’histoire informatique.
Et dire qu’au départ, il y avait notamment des paquets de cartes trouées !
Mazette, on en a fait du chemin.
Et vous ?
Quel a été votre premier système d’exploitation ?
Avez-vous connu DOS, les anciens Macintosh, Windows 3.1, Windows 95, les disquettes ou les premiers Linux ?
Et y a-t-il un système que vous regrettez… ou au contraire un que vous êtes très heureux d’avoir envoyé aux vidanges ?
N’hésitez pas à partager vos souvenirs dans les commentaires.
À bientôt pour un nouvel article !
Aveugle mais capable !
samedi 3 octobre 2026
Le braille en 2026 : dépassé ? Certainement pas !
Salut à toutes et à tous !
En janvier dernier, j’avais publié un article intitulé « Le braille : une écriture essentielle qu’il ne faut pas laisser disparaître ».
J’y expliquais pourquoi, malgré les synthèses vocales, les smartphones et toutes les technologies dont nous disposons aujourd’hui, le braille reste à mes yeux quelque chose d’essentiel.
Mais neuf mois plus tard, j’ai eu envie de revenir sur le sujet d’une autre manière.
Pas pour refaire le même article.
Cette fois, j’ai plutôt envie de vous montrer quelle place le braille occupe réellement dans ma vie en 2026.
Est-ce que je lis des romans entiers en braille ?
Non.
Est-ce que j’utilise encore le braille ?
Oh que oui !
Et pour comprendre pourquoi, il faut remonter presque trente ans en arrière.
Tout a commencé avec… une boîte à œufs !
J’avais environ 6 ou 7 ans et j’étais au CPHV, à Lausanne.
Pour nous apprendre le principe de la cellule braille à six points, on utilisait notamment quelque chose de très sophistiqué, bourré d’électronique et certainement hors de prix…
Une boîte à œufs !
Eh oui.
Six emplacements permettaient de comprendre la disposition des six points d’une cellule braille.
À l’époque, c’est le braille traditionnel à six points que j’apprenais. Le braille informatique ne faisait pas encore partie de mon apprentissage.
Et surtout, je n’imaginais absolument pas qu’une trentaine d’années plus tard, j’utiliserais encore quotidiennement ces fameux petits points devant un ordinateur.
Les PC équipés de JAWS et d’une ligne braille étaient alors encore très peu répandus dans mon environnement. Pour être franc, je ne soupçonnais même pas leur existence.
Puis les années 2000 sont arrivées.
Et avec elles, pour moi, le braille informatique à huit points.
Deux points de plus qui changent beaucoup de choses
Le passage de six à huit points ne m’a pas posé de problème particulier.
Au contraire, les points 7 et 8 sont devenus très rapidement naturels.
Et j’ai découvert quelque chose de particulièrement appréciable : dans certaines situations, le braille informatique permet de gagner du temps à la lecture.
Avec le braille six points, certaines informations nécessitent des cellules supplémentaires. C’est notamment le cas de certaines indications comme les majuscules.
Avec le braille informatique à huit points, on peut intégrer davantage d’informations directement dans la cellule.
Cela peut sembler être un détail.
Sous les doigts, ça ne l’est pas forcément.
Et aujourd’hui, après environ vingt-six ans d’utilisation du braille informatique, les huit points font tout simplement partie de ma manière de travailler.
JAWS ou le braille ? Les deux !
Les synthèses vocales ont fait des progrès considérables.
Je serais bien mal placé pour prétendre le contraire puisque j’utilise JAWS quotidiennement.
Mais il y a une idée avec laquelle je ne suis absolument pas d’accord :
« Maintenant que les ordinateurs parlent, le braille ne sert plus à rien. »
Non.
Chez moi, JAWS et la ligne braille travaillent ensemble.
La synthèse vocale permet d’aller vite, d’entendre immédiatement une information, de naviguer dans les menus, de lire du texte et de faire énormément de choses.
Le braille m’apporte autre chose.
Je peux travailler sur un texte, revenir sur quelque chose que je n’ai pas compris, relire tranquillement un passage ou regarder précisément ce qui est affiché sous mes doigts.
Tiens, encore ce fameux verbe « regarder » !
Comme quoi, même devant une ligne braille, il vient tout naturellement.
Le braille est également très pratique pour repérer certaines coquilles ou erreurs de frappe. Je ne vais pas prétendre qu’il me permet de trouver miraculeusement toutes les fautes d’orthographe : ce serait faux.
Mais une lettre manquante, un caractère en trop ou quelque chose qui semble bizarre peut parfois se repérer beaucoup plus facilement lorsque je l’ai sous les doigts.
Alors non, pour moi, la question n’est pas :
« JAWS ou le braille ? »
C’est :
« JAWS et le braille. »
Enlevez-moi la ligne braille et je pourrai toujours utiliser mon ordinateur.
Mais il me manquera quelque chose.
Je perdrai aussi du temps dans certaines situations.
Et surtout, qu’on ne vienne pas décider à ma place que, puisque la synthèse vocale existe, je n’ai plus besoin du braille.
J’ai déjà suffisamment connu ce genre de raisonnement dans mon parcours pour savoir que je ne suis pas d’accord.
Et lorsque je me fâche tout rouge, paraît-il que cela peut faire quelques dégâts à l’ego de la personne qui se trouve en face !
Quand une cellule commence à rendre l’âme
Ma ligne braille actuelle est une BAUM SuperVario.
Elle m’accompagne depuis longtemps, mais elle commence malheureusement à montrer des signes de fatigue.
Sur la première cellule à gauche, notamment, certains points ne ressortent plus correctement, en particulier les points 5 et 6.
On pourrait penser :
« Bah, ce ne sont que deux petits points ! »
Oui.
Sauf que lorsque vous lisez du braille, un point qui manque peut modifier ce que vous avez sous les doigts.
La lecture devient donc fausse ou beaucoup plus difficile.
Je peux afficher quelque chose d’aussi simple que mon nom et mon prénom et constater immédiatement que la cellule ne restitue plus correctement ce qu’elle devrait afficher.
Et comme BAUM n’existe plus sous cette forme aujourd’hui, il faudra bien que je finisse par remplacer cette ligne.
Voilà aussi ce qu’est le braille en 2026.
Pas une écriture conservée dans une vitrine.
Un véritable outil informatique qui, lorsqu’il tombe en panne, peut gêner mon travail.
Le braille n’est pas seulement derrière mon ordinateur
Si je ne rencontrais le braille que sur ma ligne braille, on pourrait encore penser qu’il s’agit essentiellement d’un outil informatique.
Mais j’en trouve ailleurs.
Prenons les médicaments.
Le nom est généralement inscrit en braille sur les boîtes, et oui, je m’en sers.
Il arrive malheureusement que l’embossage soit trop faible et que les points soient difficiles à lire.
Et il arrive aussi quelque chose de beaucoup plus bête.
La pharmacie ajoute une étiquette…
Et la colle directement sur le braille !
L’accessibilité était là.
Il suffisait simplement de ne pas coller quelque chose dessus.
Parfois, il ne faut vraiment pas grand-chose pour transformer une bonne idée en quelque chose d'inutilisable.
Mes fameux classeurs
À la maison ou pour mes affaires, le braille me sert aussi à identifier des objets.
Et notamment mes fameux classeurs fédéraux.
Petite parenthèse linguistique pour nos amis français : en Suisse, lorsque je parle d’un classeur, je parle notamment de ce gros classeur en carton avec des anneaux à l’intérieur, généralement deux. Le mot n’a donc pas forcément exactement le même usage partout.
Mes classeurs sont étiquetés en braille avec du ruban Dymo.
Pourquoi ?
Parce que je peux faire les étiquettes moi-même et savoir ensuite immédiatement quel classeur j’ai entre les mains.
J’ai également utilisé cette méthode autrefois pour mes boîtiers de CD.
Le problème était que les étiquettes avaient tendance à se décoller.
Et puis, soyons francs : aujourd’hui, les CD sont devenus beaucoup moins présents dans ma vie.
Cet usage du braille a donc pratiquement disparu.
Et c’est justement intéressant.
Le braille n’est pas resté figé pendant que le monde changeait autour de lui.
Certains usages ont disparu.
D’autres sont apparus.
D’autres encore sont toujours là.
À la gare et dans l’ascenseur : oui, je le lis !
Le braille présent dans l’espace public m’est également utile.
Dans une gare, une indication tactile peut par exemple me permettre de vérifier que l’escalier que je m’apprête à prendre conduit bien à la voie 8.
Dans un ascenseur, le braille me permet de savoir quel bouton correspond à quel étage ou lequel indique la sortie.
Ce sont de petites informations.
Mais ce sont justement ces petites informations qui permettent de faire les choses soi-même.
Pas besoin de sortir un téléphone.
Pas besoin d'une application.
Pas besoin de demander :
« Excusez-moi, quel bouton correspond au rez-de-chaussée ? »
Je passe le doigt dessus.
Je lis.
J’appuie.
Terminé.
Et les livres en braille ?
Alors là, je vais peut-être surprendre certains lecteurs.
Je ne lis pas suffisamment vite le braille pour avoir envie de lire des livres entiers de cette manière.
Pour un roman ou une longue lecture, l’audio est beaucoup plus approprié pour moi.
J’utilise également le numérique.
Et je n’y vois aucune contradiction.
Défendre le braille ne signifie pas vouloir tout faire en braille.
L’audio est formidable pour certaines choses.
La synthèse vocale est formidable pour certaines choses.
Le numérique est formidable pour certaines choses.
Et le braille est formidable pour d’autres.
Pourquoi faudrait-il absolument choisir un camp ?
Personnellement, je préfère choisir l’outil qui me convient pour ce que je suis en train de faire.
Une tablette qui fonctionne toujours
J’ai également encore une petite tablette permettant d’écrire du braille manuellement avec un poinçon.
Je l’ai achetée il y a peut-être quinze ou dix-sept ans.
Je ne m’en sers pratiquement plus.
Mais elle est toujours là.
Et surtout, elle pourrait encore servir demain.
Si je rencontre une autre personne aveugle et que je veux lui laisser un numéro de téléphone ou une petite information, je peux parfaitement ressortir ma tablette et écrire quelques mots en braille.
Pas de batterie.
Pas de Bluetooth.
Pas de mise à jour.
Pas de machine qui décide de foutimasser au mauvais moment.
Quelques points, un bout de papier et c’est parti !
J’avais d’ailleurs utilisé le braille sur mes premières cartes de visite professionnelles.
J’y avais inscrit simplement :
« massage »
Et comme je dois refaire des cartes de visite, j’aimerais bien remettre du braille sur les prochaines.
Là encore, quelques points suffisent pour que cette écriture vieille de deux siècles trouve parfaitement sa place dans ma vie professionnelle en 2026.
Alors, le braille va-t-il disparaître ?
Je ne le pense pas.
Il y aura toujours des personnes aveugles qui le liront.
Les outils changeront certainement encore.
Les synthèses vocales continueront à progresser.
Les lignes braille évolueront.
Peut-être utiliserons-nous demain des technologies que nous avons aujourd’hui autant de peine à imaginer que j’en avais, enfant, à imaginer ma ligne braille actuelle.
Mais lorsqu’on ne voit rien, pouvoir lire soi-même une information en braille représente une part importante de l’autonomie.
Pas toute l’autonomie.
Le braille ne fait pas tout.
Mais il permet de travailler, de vérifier une information, d’identifier un médicament, de trouver un étage, de reconnaître un classeur, de lire une indication dans une gare, d’écrire une petite note…
Et surtout, il permet de lire.
Tout simplement.
De la boîte à œufs à la ligne braille
Lorsque j’avais 6 ou 7 ans devant ma boîte à œufs au CPHV, je n’aurais jamais imaginé qu’environ trente ans plus tard je serais devant un ordinateur avec JAWS et une ligne braille sous les doigts.
Je ne pouvais pas l’imaginer.
Je ne soupçonnais même pas réellement l’existence de ce genre de matériel.
Depuis, les ordinateurs ont changé.
Les téléphones ont changé.
Les synthèses vocales ont énormément progressé.
Le braille à huit points est entré dans mon quotidien.
Les CD que j’étiquetais autrefois ont pratiquement disparu.
Ma vieille SuperVario commence elle-même à avoir quelques points qui ne veulent plus sortir.
Bref, le monde technologique a sacrément bougé.
Et pourtant…
Sous mes doigts, il y a toujours des points.
La boîte à œufs de mon enfance a disparu depuis longtemps.
Le braille, lui, est toujours là.
Et vous ?
Si vous êtes aveugle ou malvoyant, quelle place le braille occupe-t-il aujourd’hui dans votre vie ? L’utilisez-vous sur papier, avec une ligne braille, pour vous orienter, pour travailler ou seulement dans certaines situations ?
Et si vous êtes voyant, imaginiez-vous que le braille puisse encore servir quotidiennement dans autant de situations en 2026 ?
N’hésitez pas à réagir directement sous cet article ou dans les groupes où il sera partagé. Vos expériences, vos désaccords et vos propres usages sont les bienvenus.
Et si vous souhaitez suivre les prochains articles, vous pouvez également vous abonner à la page du blog afin de ne pas manquer les nouvelles publications.
Pour retrouver ma première réflexion sur le sujet, publiée le 20 janvier 2026 :
« Le braille : une écriture essentielle qu’il ne faut pas laisser disparaître »
https://blindpower.blogspot.com/2026/01/le-braille-une-ecriture-essentielle.html
À bientôt pour un prochain article !
Aveugle mais capable !
jeudi 1 octobre 2026
De « wesh frère » à « fussé-je » : mais comment parlons-nous ?
Salut tout le monde !
Tiens, justement : « salut ».
Un mot tellement banal qu’on n’y pense même plus. Pourtant, nous venons déjà de commencer à communiquer.
Que l’on soit aveugle ou voyant, que l’on parle oralement ou que l’on utilise une langue des signes, d’une manière ou d’une autre, on se salue.
« Bonjour ! », « Salut ! », « Adieu ! »…
Et rien qu’avec ça, les différences commencent.
Selon le pays, la région, la génération, la langue ou simplement les habitudes, on ne se salue pas forcément de la même manière.
Et puisqu’on parle justement de notre manière de parler…
« Wesh frère ! »
Déjà, pourquoi « frère » ? Je ne suis pas ton frère !
À choisir, je serais presque tenté de répondre :
« Encore eût-il fallu que je le susse, bougre de bœuf ! »
Bon.
Je vous rassure tout de suite : je ne parle pas constamment au subjonctif plus-que-parfait. Fussé-je particulièrement inspiré, je risquerais tout de même de fatiguer rapidement mon entourage.
Mais j’aime les mots.
J’aime varier ma façon de parler, ressortir un « mazette ! », un « pardi ! », un « nom de bleu ! », utiliser une vieille tournure simplement parce qu’elle m’amuse.
Et lorsque j’entends le langage actuel tourner parfois autour des mêmes mots et des mêmes expressions, je trouve cela dommage.
Pour moi, varier son vocabulaire fait aussi partie, dans une certaine mesure, de l’éducation.
Cela ne signifie pas parler comme un dictionnaire du XIXe siècle.
Cela signifie simplement avoir plusieurs cordes à son arc.
« C’est carré », ça passe. « Wesh frère », beaucoup moins
Je ne suis pas contre toutes les expressions modernes.
« C’est carré », par exemple, ne me dérange absolument pas. L’expression utilise des mots bien français et je la trouve assez naturelle.
D’autres me plaisent nettement moins.
« Wesh frère », vous l’aurez compris, n’est pas vraiment ma tasse de thé.
Pas davantage que le « genre » placé tous les deux mots ou le « trop » utilisé à toutes les sauces :
« C’est trop bien ! »
« C’est trop beau ! »
« C’est trop cool ! »
À force, le pauvre « trop » finit par faire des heures supplémentaires.
« Du coup », en revanche, est devenu tellement courant que je n’y prête plus vraiment attention.
« En fait » ? Je l’utilise moi-même.
Parce que oui, je ne suis pas exempt de tout reproche.
Nous avons tous nos habitudes et nos tics de langage.
Et nous absorbons de nouvelles expressions sans même nous en rendre compte. Si vous me demandez quels mots modernes j’ai adoptés ces dix ou vingt dernières années, je serais bien incapable de vous en dresser la liste.
J’en utilise sûrement.
Ils sont simplement devenus tellement naturels que je ne les remarque plus.
Et les anglicismes dans tout ça ?
Là aussi, je ne vais pas prétendre rejeter systématiquement tout ce qui vient de l’anglais.
Je dis « smartphone ».
Il peut m’arriver de « checker un truc ».
Certains mots se sont tellement installés dans notre vocabulaire qu’on ne se pose même plus la question.
Mais faut-il vraiment tout angliciser alors qu’il existe parfois un mot français parfaitement adapté ?
C’est surtout l’accumulation qui finit par m’agacer.
Une langue peut parfaitement emprunter des mots aux autres. Elle l’a toujours fait.
Mais de là à donner l’impression que le français ne suffit plus pour dire quoi que ce soit…
Mazette !
On ne parle pas de la même manière avec tout le monde
Je ne parle évidemment pas de la même façon avec un patient, avec mes amis, en famille, sur un bateau, à la radio ou sur les skis.
Et je ne me dis pas avant chaque phrase :
« Attention Maximilien, passage immédiat au registre professionnel ! »
Ça se fait naturellement.
Avec un patient, je vais évidemment filtrer mon langage.
Je ne vais tout de même pas accueillir quelqu’un au cabinet avec :
« Putain de bordel de merde de saloperie de mes deux ! Alors, qu’est-ce qui vous amène ? »
Ce serait légèrement moyen.
En revanche, si je me prends méchamment un meuble, il est tout à fait possible que sorte quelque chose comme :
« Aïe ! Merde ! Putain de saloperie de meuble à la con ! »
Eh oui.
On peut apprécier « mazette », « bougre » et le subjonctif plus-que-parfait tout en étant parfaitement capable de lâcher une remarquable bordée de jurons lorsque les circonstances l’exigent.
La richesse du vocabulaire ne consiste pas à bannir les gros mots.
Elle consiste aussi à savoir avec qui, où et quand on peut les employer.
Nom de bleu, passe-moi la panosse !
Et puis il y a nos régionalismes.
Ceux-là sont particulièrement intéressants parce qu’on ne se rend pas toujours compte qu’on en utilise.
Pour nous, ce sont simplement des mots.
Je dis « huitante ».
Je peux lâcher un « nom de bleu ».
Quelqu’un peut être un « topio », un « taguenet » ou un « bofio ».
Et puis il y a foutimasser.
Foutimasser, c’est perdre du temps, traîner, ne pas avancer.
« Mais qu’est-ce que tu foutimasses ? »
Autrement dit : qu’est-ce que tu fabriques encore au lieu d’avancer ?
Il y a aussi la « gouille », le « cagnard » pour un petit réduit et certainement quantité d’autres mots que j’utilise sans même avoir conscience qu’ils pourraient sembler étranges ailleurs.
Je peux aussi « m’encoubler » là où quelqu’un d’autre dira simplement qu’il a trébuché.
Et puis il y a la fameuse panosse.
« Passe-moi la panosse ! »
Pour un Suisse romand, rien de particulièrement mystérieux.
Pour un Français qui ne connaît pas le mot :
« Plaît-il ? »
La serpillière, pardi !
Même les objets du quotidien changent de nom
C’est parfois avec les choses les plus banales qu’on remarque le mieux ces différences.
Chez nous, on parlera volontiers d’un linge de cuisine là où un Français parlera d’un torchon.
Il y a la serviette, le linge de bain et tous ces mots qui ne recouvrent pas toujours exactement les mêmes habitudes d’un endroit à l’autre.
Les objets, eux, n’ont pas bougé.
Mais franchissez une frontière et le vocabulaire commence à changer.
Et c’est là qu’on découvre parfois qu’un mot que l’on croyait parfaitement banal depuis l’enfance est en réalité régional.
« Adieu ! Comment va ? »
Revenons aux salutations.
Chez moi, le plus naturel reste souvent :
« Salut ! »
Ou :
« Salut tout le monde ! »
Mais il y a aussi notre fameux :
« Adieu ! Comment va ? »
Dites cela à quelqu’un qui ne connaît « adieu » que dans le sens de séparation, et il risque de se demander pourquoi vous prenez déjà congé alors que vous venez d’arriver.
« Pardon ? T’as dit quoi ? »
Et voilà.
Quelques syllabes ont suffi pour découvrir que nous parlons bien la même langue, mais pas toujours exactement le même français.
Alors j’explique.
Parce que le but reste quand même de se comprendre.
Mais je ne vais pas arrêter de dire un mot que j’ai toujours employé simplement parce que quelqu’un venu d’ailleurs ne le connaît pas.
Et que dire du Valais ?
Ah, le Valais…
Là, j’en ai entendu de belles.
« En haut. »
« Au sommet. »
« En bas. »
« Au fond. »
« En bas dessous. »
« En çà. »
« En là. »
« Outre. »
« En l’outre. »
Et suivant l’endroit, le relief et les habitudes locales, tout cela peut servir à situer quelque chose de manière parfaitement naturelle pour celui qui connaît le coin.
Pour celui qui débarque, c’est parfois une autre histoire.
« Mais c’est où, en l’outre ? »
Eh bien… en l’outre !
Débrouille-toi avec ça.
C’est aussi cela qui me plaît dans le langage régional : la langue épouse le territoire.
Elle raconte parfois la montagne, la vallée, le village et la manière dont les habitants se représentent les lieux.
Je ne parle moi-même pas le patois. Je ne l’ai pas appris.
J’ai l’impression que les régionalismes se perdent un peu, notamment en ville, même s’ils sont loin d’avoir disparu.
Et c’est justement pour cela que je trouve intéressant de les transmettre.
Pas pour obliger les enfants à parler comme leurs arrière-grands-parents.
Mais au moins pour qu’ils sachent que ces mots existent et d’où ils viennent.
Une schtouillée qui vient d’un copain
Les mots voyagent aussi avec les gens.
Un ami, Patrick, vaudois d’origine valaisanne, m’a appris une expression qui m’est restée :
« Se prendre une schtouillée. »
Autrement dit, se prendre un orage.
Je l’ai entendue.
Elle m’a plu.
Je l’ai gardée.
C’est aussi simple que cela.
On récupère parfois une expression chez quelqu’un et, quelques années plus tard, elle fait tellement partie de notre vocabulaire qu’on ne pense même plus à son origine.
Les bazules de mon grand-père et la « cuillé » de ma mémé
Il y a aussi les mots qui viennent de la famille.
Mon grand-père, paix à son âme, disait « les bazules » pour parler des allumettes.
Le mot m’est resté.
Ma grand-mère genevoise, ma mémé, avait elle aussi ses tournures.
Elle disait par exemple :
« Je m’en vais faire ceci. »
Et il y avait « la cuiller », prononcée « cuillé ».
Il m’arrive encore de le dire ainsi.
Je sais bien que ce n’est pas ainsi que tout le monde le prononce.
Et alors ?
Ces petites choses font partie de ma façon de parler.
Elles viennent de quelque part.
Finalement, notre vocabulaire raconte aussi un peu les gens qui ont traversé notre vie.
Un mot peut être minuscule et pourtant transporter avec lui la voix d’un grand-père, d’une grand-mère ou d’un ami.
Un peu de Québec dans la marmite
À cela, je peux encore ajouter quelques expressions québécoises.
Il faut dire que j’ai été accro aux 2 minutes du peuple de François Pérusse.
À force d’écouter, forcément, il reste quelques séquelles !
Nous avons aussi des amis québécois, ce qui aide encore quelques expressions à traverser l’Atlantique.
Et il peut donc m’arriver de sortir une tournure venue du Québec.
Encore une fois, je n’ai pas décidé un beau matin :
« À partir d’aujourd’hui, je vais parler québécois ! »
Non.
Une expression me plaît, je l’entends suffisamment, elle finit par entrer dans mon vocabulaire et voilà.
C’est justement ce qui me fait distinguer l’emprunt naturel de l’imitation.
Entendre en Suisse des jeunes reprendre systématiquement certaines manières de parler associées aux banlieues françaises peut m’agacer.
Pas parce que les gens qui parlent naturellement ainsi en France parleraient « mal ».
Mais parce que, chez nous, pourquoi vouloir tous imiter exactement la même façon de parler ?
Nous avons déjà nos propres expressions, nos propres accents, nos propres régionalismes.
Gardons-en un peu, nom de bleu !
Même mes activités contaminent mon vocabulaire
Les passions aussi laissent des traces.
Prenons un verre presque vide.
Je pourrais simplement dire :
« Mon verre est presque vide. »
Mais il peut aussi m’arriver de constater :
« Ah, il y a marée basse ! »
La voile est passée par là.
La radio aussi.
Avant de partir skier, un :
« Reçu fort et clair ! »
peut parfaitement sortir.
Et lorsque je marche, il peut être question d’un :
« Dévers à gauche. »
Ou :
« Dévers à droite. »
À force de pratiquer une activité, son vocabulaire finit parfois par sortir de son cadre d’origine.
Une expression technique devient une image, une plaisanterie ou simplement une habitude.
Là encore, notre façon de parler raconte ce que nous faisons.
Au jour d’aujourd’hui, je monte en haut…
S’il y a en revanche quelque chose qui peut me rendre chèvre, ce sont certains pléonasmes.
« Au jour d’aujourd’hui. »
« Monter en haut. »
« Descendre en bas. »
« Suivre derrière. »
Mazette !
Si vous montez, il y a de fortes chances que ce soit vers le haut.
« Il y a deux ans en arrière » me dérange déjà moins, même si la redondance est toujours là.
Et puis il y a les tics de langage.
« Du coup » est devenu tellement courant que je n’y prête plus vraiment attention.
« En fait », je l’utilise moi-même.
Mais quelqu’un qui place « genre » tous les deux mots…
« Genre, tu vois, genre, il est arrivé, genre, il a dit… »
Au secours !
Nous avons tous nos tics.
Moi le premier.
Mais à partir d’une certaine répétition, on finit parfois par n’entendre plus que le tic et plus la phrase.
Le français fédéral, notre autre spécialité
Et puisque nous sommes en Suisse, comment ne pas parler du fameux français fédéral ?
Dans un pays où plusieurs langues cohabitent, les administrations, les traductions et le fonctionnement fédéral ont forcément laissé quelques traces dans notre manière d’écrire et de parler.
Certaines formulations font sourire.
D’autres sont tellement entrées dans les habitudes que nous ne remarquons même plus qu’elles pourraient sembler inhabituelles ailleurs.
Et au fond, pourquoi faudrait-il gommer toutes ces particularités ?
Une langue parfaitement uniforme serait d’un ennui !
Une langue qui ne bougerait plus serait morte
Je ne voudrais surtout pas figer le français.
Une langue évolue.
Des mots apparaissent.
D’autres disparaissent.
Certains changent de sens.
Des expressions voyagent d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre, d’une génération à l’autre.
Je ne réclame donc pas le retour obligatoire du français de nos arrière-grands-parents.
Et je ne vais point converser quotidiennement au subjonctif plus-que-parfait sous prétexte que la tournure m’amuse.
Quelques fois, pour me faire plaisir ?
Mais certainement !
Je trouve simplement dommage que l’on tourne parfois autour d’un vocabulaire de plus en plus uniforme.
Varier son langage permet aussi de nuancer ce que l’on veut dire.
Et lorsqu’un mot m’est inconnu, j’aime savoir ce qu’il signifie.
Pourquoi le laisser passer sans essayer de le comprendre ?
On peut toujours apprendre un mot supplémentaire.
Il n’existe pas un seul français
C’est peut-être surtout cela que j’aimerais retenir de tout ce joyeux commerce linguistique.
Il n’y a pas un français unique dont toutes les autres façons de parler seraient des versions défectueuses.
Il y a le français de France, qui lui-même varie énormément selon les régions.
Il y a les français de Suisse.
Ceux de Belgique.
Ceux du Québec.
Les différentes variétés de français parlées dans de nombreux pays africains.
Le français de Louisiane.
Et que sais-je encore !
À l’intérieur de tout cela, il y a encore les cantons, les régions, les villes, les villages, les familles, les générations, les métiers, les passions et les rencontres.
Ma propre façon de parler est finalement faite de tout ce commerce.
Un peu de Suisse romande.
Des mots de ma famille.
Des expressions récupérées chez des copains.
Quelques vieux mots.
Un peu de Québec.
De la voile.
De la radio.
Du ski.
Des mots modernes que j’ai certainement adoptés sans même m’en apercevoir.
Quelques jurons lorsque les circonstances l’exigent.
Et, de temps en temps, un subjonctif plus-que-parfait parce que, nom de bleu, ça me fait plaisir.
Voilà ce qui m’ennuierait vraiment : que la langue devienne uniforme.
Que nous finissions tous par employer les mêmes mots.
Les mêmes expressions.
Les mêmes tournures.
Bien sûr qu’il faut pouvoir se comprendre.
Si quelqu’un ne comprend pas ma « panosse », je lui explique.
S’il ignore ce qu’est une « schtouillée », je lui explique.
S’il ne sait pas ce que sont les « bazules », je lui explique.
Et si quelqu’un me demande ce que je suis encore en train de foutimasser, eh bien… j’expliquerai aussi !
Mais se comprendre ne signifie pas devoir tous parler exactement de la même manière.
Au contraire.
Demandons ce que veulent dire les mots que nous ne connaissons pas.
Cherchons leur origine.
Récupérons ceux qui nous plaisent.
Transmettons ceux auxquels nous tenons.
Laissons vivre nos accents, nos régionalismes, nos expressions et nos façons de parler.
Parce qu’une langue commune nous permet de nous comprendre.
Mais ses différences lui donnent sa saveur.
Fussé-je un jour contraint de renoncer à mes panosses, mes bazules, mes schtouillées, mes « nom de bleu » et tout le reste pour parler exactement comme tout le monde…
Mazette !
Quel ennui ce serait.
Aveugle mais capable !
lundi 28 septembre 2026
ORIF : formez-moi, mais laissez-moi vivre !
Il y a des formations dont on ressort avec un diplôme.
Il y en a d’autres dont on ressort avec un diplôme, quelques bons souvenirs, quelques amis… et une collection de casseroles suffisamment importante pour ouvrir une quincaillerie.
Mon passage à l’ORIF appartient plutôt à la deuxième catégorie.
Avec le recul, je ne regrette pas d’avoir obtenu mon CFC d’employé de commerce. Il m’a servi et il me sert encore aujourd’hui. Mais entre Pomy et Aigle, j’en ai vu des vertes et des pas mûres.
Et puisqu’on parle beaucoup d’autonomie des personnes aveugles, j’ai peut-être deux ou trois choses à raconter.
Pomy : trois mois pour planter le décor
Mon premier passage à Pomy a duré environ trois mois, dans le cadre d’un stage de découverte.
J’étais en informatique et, finalement, ce fut probablement le moins pire.
Encore fallait-il arriver jusque-là.
Depuis Pully, rejoindre Pomy en transports publics n’était déjà pas exactement la promenade du dimanche. Train, bus, correspondances… Quand on dépend entièrement des transports publics, installer un centre de formation dans la cambrousse ajoute immédiatement un petit parcours du combattant avant même d’avoir commencé à travailler.
Sur place, il y avait aussi quelques surprises.
Le concierge avait notamment une charmante habitude : laisser une table, une tondeuse, une souffleuse ou autre matériel dans les passages. Et pas toujours au même endroit, sinon ce serait moins drôle.
Quand on ne voit pas, un obstacle qui change constamment de place est assez difficile à anticiper.
Je me suis pris plusieurs fois les mains dedans. Je ne me suis heureusement jamais sérieusement blessé, mais j’aurais parfaitement pu le faire.
Dans un centre accueillant notamment des personnes aveugles, disons que le concept était intéressant.
Bureau-commerce : l’ambiance
J’ai ensuite passé environ deux mois en bureau-commerce.
L’ambiance n’était pas franchement chaleureuse.
On arrivait :
« Bonjour tout le monde ! »
Et parfois, le silence en retour aurait permis d’entendre tomber une agrafe à l’autre bout de l’open space.
L’odeur de Marlboro Gold, elle, répondait toujours présente.
Heureusement, avec les collègues, les rapports étaient nettement plus sympathiques.
De cette période, je n’ai pas le souvenir d’avoir énormément appris. J’ai surtout commencé à découvrir un fonctionnement qui allait malheureusement m’accompagner plus tard : beaucoup d’observations, beaucoup d’évaluations et parfois cette impression qu’un événement banal pouvait prendre des proportions étonnantes.
Un hiver, par exemple, j’ai eu un problème de train avec la neige. Pour arranger les choses, l’élastique de ma canne blanche avait cassé ce jour-là.
À l’époque, j’utilisais une Eurécanne en carbone, munie d’une petite roulette. J’en ai cassé plusieurs au fil du temps avant de passer à des modèles plus costauds.
La situation ferroviaire avait fini par nécessiter qu’on vienne me récupérer en voiture.
Et ensuite ?
Je me suis fait engueuler comme du poisson pourri parce que j’aurais trop paniqué.
Peut-être aurais-je pu mieux gérer la situation. Certainement même.
Mais lorsqu’une personne aveugle rencontre une difficulté inhabituelle dans un déplacement, on peut aussi reprendre tranquillement les événements avec elle : qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui pouvait être mieux fait ? Que pourrait-on prévoir la prochaine fois ?
L’engueulade n’est pas toujours l’outil pédagogique le plus révolutionnaire jamais inventé.
Mais Pomy n’était encore que l’apéritif.
Direction Aigle.
Le CFC que je n’avais pas vraiment choisi
Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ce n’est pas moi qui avais absolument voulu faire un CFC d’employé de commerce.
L’AI avait décidé que ce serait cette voie.
Moi, je n’étais pas franchement chaud.
Avec le recul, pourtant, je suis content d’avoir ce diplôme. Il m’a donné des connaissances que j’utilise encore aujourd’hui.
Aigle avait au moins un énorme avantage : depuis Pully, le trajet était beaucoup plus raisonnable que pour Pomy.
Il avait quand même fallu retourner à Pomy pour signer le contrat d’apprentissage.
Pourquoi faire simple ?
« Mais qu’est-ce que je fous là ? »
Mes débuts à Aigle ont été particuliers.
Ils ne savaient pas vraiment quoi me faire faire.
J’étais là pour apprendre un métier, mais certains jours il n’y avait quasiment rien. Même pas forcément une petite tâche bouche-trou.
Puis le travail est arrivé progressivement.
Ma première tâche régulière consistait notamment à aller chercher le courrier à la direction générale et à le rapporter. Quand il faisait beau, très bien. Quand il faisait un temps de chien et froid à décorner les bœufs, c’était déjà moins folklorique.
J’ai aussi dû contrôler des numéros liés à l’Office AI de Genève.
Très bien : donnez-moi du travail et je le fais.
Vers la mi-septembre est arrivée la gestion des repas du centre.
Et là, c’était déjà un véritable mandat.
Il fallait savoir qui mangeait, qui ne mangeait pas, gérer les repas végétariens, sans porc, sans lactose et autres particularités, préparer et imprimer les listes puis téléphoner à la cuisine de l’hôpital de Monthey.
Les présences du midi changeaient, donc il fallait suivre.
Le système a ensuite tellement évolué qu’il est devenu trop compliqué et j’ai finalement transmis ce mandat.
J’ai récupéré d’autres tâches.
Caisse, factures et rappels
J’ai notamment géré une caisse : primes d’encouragement, remboursement de certains frais et autres opérations.
Il y avait aussi le courrier et le décompte des timbres, avec les différentes valeurs de l’époque : 85 centimes, 1 franc, 2 francs, 2,40 francs…
Puis j’ai travaillé sur la facturation des repas pris par les formateurs, les répondants sociaux et d’autres personnes.
Factures, suivi, rappels en cas de non-paiement : nous travaillions notamment avec Crésus Facturation.
C’est assez amusant lorsqu’on repense à certaines remarques que j’avais pu entendre auparavant :
« Vous ne savez pas travailler. »
« Vous râlez trop. »
« Faites quelque chose ! »
Très volontiers.
Quoi ?
Parce qu’on pouvait aussi me laisser sans véritable tâche avant de me reprocher, directement ou indirectement, de ne pas travailler suffisamment.
J’essayais surtout de rester calme en me disant :
« Le boulot finira bien par arriver un jour. »
Et effectivement, il est arrivé.
Le rapport permanent
Il y avait cependant quelque chose qui me pesait beaucoup : le sentiment que pratiquement tout pouvait être observé et rapporté.
Je pouvais parler avec des collègues et découvrir ensuite qu’une remarque avait trouvé son chemin jusqu’à un rapport.
J’avais le droit de prendre connaissance de ce qu’on écrivait sur moi. Je pouvais également contester ou demander la correction de certains éléments.
J’ai utilisé ce droit.
Ce n’était pas toujours particulièrement apprécié.
Mais enfin, si vous écrivez quelque chose sur moi et que je considère que c’est faux, vous n’allez quand même pas vous attendre à ce que je réponde :
« Magnifique, merci beaucoup ! »
À force, j’ai moi aussi commencé à faire des rapports, notamment pendant mes stages.
Après tout, pourquoi le papier ne fonctionnerait-il que dans un sens ?
Ce qui me dérangeait surtout, c’était de devoir réfléchir à ce que je pouvais dire jusque dans mes conversations avec des collègues devenus des amis.
Un centre de formation doit évidemment évaluer un apprenti.
Mais une conversation entre collègues n’a pas nécessairement vocation à devenir une pièce de dossier.
La réception : « ce n’est pas adapté pour vous »
L’un des plus beaux combats de ma formation fut celui de la réception.
Pendant presque deux ans, j’ai voulu pouvoir travailler au standard.
La réponse revenait :
« Ce n’est pas adapté pour vous. »
Ou :
« On ne sait pas comment faire. »
Petit problème : j’étais précisément là pour me former au métier.
Et puis, au lieu de continuer à décider que c’était impossible, nous avons fini par chercher des solutions.
Avec l’aide du SRIHV, le Service romand d’informatique pour handicapés de la vue à Lausanne, JAWS a été installé sur le PC principal de la réception. La partie informatique nécessaire a été adaptée.
Certaines commandes du téléphone étaient tactiles ?
Très bien.
Des repères en braille réalisés notamment avec une pince Dymo ont permis d’identifier les fonctions importantes, comme la mise en attente et la reprise d’un appel.
Et, jarnibleu, devinez quoi ?
Ça fonctionnait.
J’ai commencé à travailler à la réception vers le milieu de ma deuxième année et j’y suis resté pendant la suite de ma formation.
Nous étions généralement deux, mais j’ai également assuré le poste seul.
Je répondais aux appels, les transférais, prenais les messages et les numéros de téléphone. Je gérais également certaines tâches concernant les voitures du centre, les formulaires, les fiches pour les classeurs, le planning, les courriels liés au mandat et l’enregistrement du message du répondeur.
Pendant presque deux ans, la réception avait été « pas adaptée pour moi ».
Quelques adaptations plus tard, je faisais le boulot.
Ce n’était donc peut-être pas moi qu’il fallait adapter.
C’était le poste.
Mon jour à la réception… mais dehors
Une autre fois, c’était précisément mon jour de réception.
Une collègue était au téléphone et avait beaucoup à faire. J’arrive, je prends naturellement mon poste et je commence à travailler pour lui donner un coup de main.
Et là, on me demande de laisser la place parce qu’une autre personne doit être formée.
Former quelqu’un d’autre ?
Évidemment que c’est normal.
Mais il existe peut-être une méthode légèrement plus élégante que de laisser quelqu’un commencer son travail avant de lui faire comprendre qu’il doit dégager de son propre poste.
On pouvait changer le planning.
On pouvait me prévenir.
On pouvait organiser la formation avec moi.
Je me suis retiré en faisant contre mauvaise fortune bon cœur, tout en disant que je ne trouvais pas la manière de faire correcte.
L’après-midi, j’ai finalement repris mon poste.
Mais je l’avais vécu comme une humiliation.
Le jour où j’ai tapé sur la table
Je ne suis pas quelqu’un qui tape sur les tables.
Je considère généralement que cela n’apporte rien.
Je l’ai pourtant fait une fois.
En troisième année, à l’approche des examens finaux, on m’avait retiré mes mandats afin que je puisse réviser.
Sur le principe, donner du temps à un apprenti pour préparer ses examens est parfaitement normal.
Sauf que moi, je révisais déjà à la maison.
Et après m’être battu pour obtenir de vraies tâches, me retrouver de nouveau sans mes mandats pour passer mon temps à réviser sur mon lieu de travail m’agaçait prodigieusement.
J’ai fini par dire que ça n’allait pas.
Le ton est monté.
La formatrice s’est mise à me parler très fort. J’ai répondu. Et, à un moment, j’ai tapé sur la table.
Une fois.
Ce n’était pas intelligent et ce n’est pas ma manière habituelle de régler un désaccord.
Mais il faut aussi raconter ce qui précède une explosion.
Curieusement, c’est moi qu’on a envoyé dehors me calmer.
Je suis resté dans les espaces extérieurs du centre. Rentrer chez moi n’aurait pas simplement consisté à claquer une porte : il aurait fallu organiser le taxi, prendre le train et recommencer tout le cirque.
Une collègue est venue me rejoindre.
Avec elle, au moins, nous avons pu parler.
Mon père m’avait conseillé de m’excuser.
Je ne l’ai pas fait.
Je pouvais reconnaître que taper sur la table n’était pas une bonne réaction. En revanche, je n’acceptais pas l’idée que moi seul devais maîtriser mon ton pendant qu’une personne chargée de ma formation pouvait me gueuler dessus.
Faut pas pousser mémère dans les orties non plus.
Une séance dont je me serais bien passé
Il y a eu aussi une séance dont je garde un souvenir particulièrement désagréable.
Je n’avais pas vraiment compris à l’avance ce qui allait m’y tomber dessus.
On m’a fait une série de reproches : ma politesse, mon comportement, ceci, cela.
À un moment, on m’a lu un rapport.
Et là, j’ai dit clairement :
« Non. Ça, je ne suis pas d’accord. »
J'ai expliqué ce que j'en pensais.
Puis je suis retourné à la réception.
Je n’ai pas passé le reste de la journée à ruminer autour d’un café. Je suis retourné bosser.
Le lendemain, le responsable du centre est venu me voir personnellement.
Il m’a dit qu’il avait beaucoup apprécié mon attitude après la séance : plutôt que de descendre boire le café avec les autres, j’avais repris mon poste.
Cette remarque m’est restée.
Parce que, parfois, au milieu de toutes les critiques, quelqu’un reconnaissait aussi ce qui fonctionnait.
« Je crois que chez vous, on vous maltraite »
À une autre période, j’avais fait une marche en montagne avec des chaussures totalement inadaptées.
Des baskets.
Mauvaise idée.
Je le reconnais volontiers.
J’avais récolté d’énormes cloques qui avaient fini par s’infecter.
Sachant qu’une collègue devait sortir, je lui avais demandé si elle pouvait me prendre une boîte de Dafalgan pour soulager la douleur.
Une formatrice passe à ce moment-là et lâche quelque chose du genre :
« Oui, mais je crois que chez vous, on vous maltraite. »
Cette phrase m’est restée.
Parce qu’à cette époque, justement, je commençais sérieusement à avoir le sentiment que le problème n’était pas toujours là où on prétendait le voir.
La brossée du siècle
Après l’une de ces périodes particulièrement tendues, je suis rentré chez moi et j’ai pris ce que j’appellerai pudiquement la brossée du siècle.
Mes parents avaient entendu une version de la situation.
Puis j’ai téléphoné à une collègue devenue une véritable amie.
Je lui ai raconté ce qui venait de se passer.
Elle m’a répondu :
« Passe-moi ta mère. »
Et elle lui a raconté ce qu’elle, de son côté, avait observé en travaillant quotidiennement avec moi.
Elle pouvait notamment confirmer que j’arrivais régulièrement en lançant :
« Bonjour tout le monde ! »
Ce qui mettait quelque peu en perspective les reproches concernant ma prétendue impolitesse.
Elle avait également vu certaines petites absurdités du quotidien.
Par exemple, j’avais demandé qu’on m’aide parfois à couper ma viande. Je suis capable de le faire, mais sans la vue ce n’est pas toujours pratique et, si quelqu’un peut me faciliter la tâche, je ne vais pas réclamer une médaille pour avoir découpé mon steak tout seul.
Sauf qu’on pouvait parfois me le couper en morceaux minuscules.
Pendant ce temps, un collègue tétraplégique en fauteuil roulant pouvait se retrouver avec de gros morceaux et devoir se débrouiller.
À la fin, ce sont simplement mes collègues qui me donnaient un coup de main.
Ils coupaient normalement.
Terminé.
Mon amie a surtout expliqué à ma mère son impression générale : selon elle, on était constamment en train de me chercher.
Et là, ma mère a commencé à comprendre que la situation était peut-être un peu plus compliquée que ce qu’on lui avait raconté.
Puis je suis sorti de l’ORIF… et j’ai travaillé
Heureusement, ma formation ne s’est pas déroulée uniquement à l’intérieur de l’ORIF.
J’ai effectué un stage au CPHV à Lausanne, établissement où j’avais moi-même été élève auparavant.
Là, j’ai notamment créé et contrôlé des exercices avec Excel et d’autres outils, contacté d’anciens élèves pour un travail d’archives et demandé leur accord concernant la conservation de leurs coordonnées.
C’est aussi au CPHV que j’ai appris à embosser certains documents.
Sur la fin de mon CFC, mes journées sont devenues particulièrement chargées.
Le matin, je travaillais aux Ressources humaines de la Commune de Pully.
L’après-midi, j’étais au CPHV.
À Pully, je traitais notamment les réponses négatives aux candidatures, les saisissais dans le système et préparais les réponses par courrier ou par courriel.
J’ai également participé à la refonte de cahiers des charges pour du personnel de différents dicastères : administration, finances, culture, police et autres.
Autant dire qu’à ce moment-là, je ne me demandais plus :
« Mais qu’est-ce que je fous là ? »
Je n’avais plus une minute.
Étrangement, lorsqu’on me donnait du travail, je travaillais.
« Vous êtes sûr de vouloir continuer ? »
Pendant mon CFC, une question revenait régulièrement lors des bilans intermédiaires :
« Mais vous êtes sûr de vouloir continuer ? »
Oui.
J’en étais sûr.
Le CFC était difficile.
Et alors ?
Pour moi, ce diplôme représentait une porte ouverte vers d’autres possibilités professionnelles.
À un moment, j’en avais assez de devoir régulièrement justifier le simple fait de vouloir aller jusqu’au bout.
Dans ma tête, la réponse était devenue beaucoup moins diplomatique :
« Mon travail, pour l’instant, c’est de me former. Je suis bientôt aux examens. Alors laissez-moi terminer. »
Je ne l’ai probablement pas formulé exactement comme ça.
Mais je l’ai pensé très fort.
Je l’ai eu. Et pas au rabais.
Puis les examens sont arrivés.
Et j’ai réussi mon CFC.
Pour la remise du diplôme, j’ai fait un choix qui n’était peut-être pas le plus diplomatique de ma carrière : je n’ai pas voulu que l’ORIF soit représenté.
Après tout ce que j’avais vécu, je n’avais aucune envie de célébrer cette réussite avec des personnes dont j’avais parfois davantage eu le sentiment de devoir me défendre que d’être soutenu.
En revanche, la cheffe du personnel de la Commune de Pully est venue.
Elle m’avait vu travailler.
Et lorsque je suis allé savoir si j’avais réussi, la directrice de l’école professionnelle m’a lancé une phrase que je n’ai jamais oubliée :
« Bravo ! Vous ne l’avez pas eu au rabais ! »
Bon sang que ça m’a fait du bien.
Pas de CFC spécial aveugle.
Pas de diplôme de consolation.
Le CFC.
Point.
Puis vint le fameux 85 %
La suite est beaucoup moins réjouissante.
Après ma formation, une décision de l’AI m’a attribué un taux d’invalidité de 85 %.
J’avais reçu une décision écrite, mais je ne sais malheureusement plus aujourd’hui où elle se trouve.
Dans mon souvenir, le calcul était incompréhensible et les explications très insuffisantes.
Lorsque j’ai demandé pourquoi, on m’a notamment parlé d’une dégradation de ma santé.
Je suis tombé des nues.
Quelle dégradation ?
Sur quelles observations ?
Établies par qui ?
Je me suis surtout retrouvé avec une question très concrète :
qui va engager quelqu’un pour les 15 % restants ?
Comme disent les Québécois :
Ça n’a pas d’bon sens !
Je soupçonne encore aujourd’hui que certains rapports ou certaines appréciations produits pendant ma formation aient pu peser dans la balance.
Mais je tiens à être parfaitement clair : je n’en ai pas la preuve.
Je ne vais donc pas transformer un soupçon en fait.
Ce que je peux raconter, en revanche, c’est ce que cette décision m’a fait.
Après des années à me battre pour terminer ma formation, décrocher mon CFC et démontrer que je pouvais travailler, j’avais l’impression qu’un chiffre venait soudain résumer mes possibilités professionnelles à ma place.
La période noire
J’ai ensuite traversé une période très difficile.
Un début de dépression.
Une période où, franchement, je me laissais aller.
Et puis il y a eu un week-end du GRSA.
J’ai pu parler avec mon ami Christian et avec Rose-Marie, sa compagne.
Je ne me souviens plus aujourd’hui des phrases exactes.
Et je ne vais pas leur inventer des citations vingt ans plus tard.
Je me souviens en revanche de ce qu’ils m’ont fait comprendre : ne pas me laisser couler, reconnaître aussi que j’étais quelqu’un de bien, relever la tête.
Surtout, ils m’ont écouté.
Ça m’a fait un bien fou.
Le lendemain, Christian me guidait à ski.
Il y a quelque chose d'assez joli là-dedans.
La veille, je lui avais confié une partie de ce que j’avais sur le cœur.
Le lendemain, sur les pistes, je lui confiais littéralement mon guidage.
Ce week-end n’a pas miraculeusement réglé tous mes problèmes.
Mais il m’a aidé à reprendre goût à la vie.
Et le vieux rêve est revenu
Parce qu’au fond, il y avait autre chose que je voulais faire.
Le massage.
C’était un vieux rêve.
Plusieurs événements ont fini par remettre cette idée sur mon chemin, notamment ma rencontre avec un thérapeute aveugle.
Il m’a parlé de son métier.
Il m’a expliqué où il s’était formé.
Et un jour, j’ai fini par me poser une question extrêmement compliquée :
« Et moi, qu’est-ce que j’attends ? »
Alors je me suis formé.
Aujourd’hui, je suis massothérapeute indépendant.
Je n’ai pas autant de travail que je le souhaiterais.
Mais je ne changerais ce choix pour rien au monde.
Et, ironie de l’histoire, mon CFC d’employé de commerce ?
Il me sert encore.
Si je devais leur dire quelque chose aujourd’hui
Avec le recul, je ne prétends pas avoir été l’apprenti parfait.
J’ai râlé.
J’ai parfois répondu.
Une fois, j’ai même tapé sur une table.
J’ai commis des erreurs.
J’ai eu besoin d’aide.
Certaines tâches avaient leurs limites, et c’est normal.
Mais si je pouvais aujourd’hui adresser quelques mots aux personnes chargées de former des jeunes ou des adultes en situation de handicap, ce seraient ceux-ci :
Formez-nous correctement.
Écoutez ce que nous disons.
N’interprétez pas chaque difficulté comme une incapacité générale.
Ne transformez pas chaque conversation entre collègues en élément potentiel d’un rapport.
Réfléchissez avant de parler.
Corrigez-nous lorsque c’est nécessaire, bien sûr.
Évaluez notre travail : c’est votre boulot.
Mais restez aussi à votre place.
Vous êtes là pour former une personne, pas pour examiner en permanence chaque détail de sa personnalité.
Parce qu’à force d’être constamment observé, commenté, évalué et corrigé, on finit parfois par oublier une chose extrêmement simple :
derrière le dossier, il y a quelqu’un.
Quelqu’un qui apprend.
Quelqu’un qui peut se tromper.
Quelqu’un qui peut aussi réussir.
Moi, mon CFC, je l’ai eu.
Et pas au rabais.
Aveugle mais capable !
vendredi 25 septembre 2026
De la voile à la radio : ces petites manies que l’écoute m’a données
Avant de commencer, une petite précision s’impose.
Non, parce que je suis aveugle, je n’ai pas reçu à la naissance une paire d’oreilles bioniques capable d’entendre une mouche tousser à trois kilomètres.
Je n’entends pas mieux. J’entends différemment.
Quand on ne voit pas, on utilise forcément autrement les informations qui nous arrivent par les autres sens. Une personne voyante va naturellement regarder autour d’elle. Moi, très souvent, qu’est-ce que je fais ?
J’écoute.
Et à force de pratiquer certaines activités, cette écoute finit par devenir complètement inconsciente. Il n’y a pas de bouton ON/OFF. Ça se fait, c’est tout.
Après dix-sept ans de voile et quelques années à jouer avec la CB, le PMR et la VHF, j’ai donc accumulé quelques petites manies auditives.
Et parfois, je ne m’en rends même plus compte.
Une voile qui faseye ? Forcément, je l’entends
Sur un voilier, il y a des bruits qui deviennent familiers.
Une voile qui faseye, évidemment. Une écoute qui claque. Une drisse qui chante dans le vent. Un winch dont le bruit vous laisse penser qu’un petit entretien ne lui ferait peut-être pas de mal. Quelque chose qui se casse la figure en bas. L’eau qui court le long de la carène.
Pris séparément, ce ne sont que des bruits.
Mais avec l’habitude, ils donnent des informations.
Une voile qui se met à faseyer peut par exemple indiquer que quelque chose a changé : le bateau est peut-être trop haut ou trop bas par rapport au vent, ou le réglage demande de l’attention.
Et je ne décide pas consciemment de l’écouter.
Je peux être en train de discuter et, tout à coup, mon attention part ailleurs :
« Tiens… »
Il s’est passé quelque chose.
Le bateau ne se regarde pas seulement, il se ressent
L’oreille ne travaille d’ailleurs jamais toute seule.
Au près, par exemple, on sent la gîte. Le bateau donne physiquement beaucoup d’informations.
Au portant, c’est différent. On peut être beaucoup plus à plat et avoir presque l’impression que ça n’avance pas tellement.
Et puis on demande :
— On est à combien ?
— Neuf nœuds.
Ah ouais…
Ben mazette !
Parce que le bateau ne donne pas toujours la même impression que le chiffre affiché.
Personnellement, je trouve même la barre plus difficile au portant qu’au près.
Il y a aussi les mains.
Une drisse ne se règle pas comme une écoute ou un bras. Au piano, c’est plus compliqué : on n’entend pas forcément tout ce qui se passe à l'autre bout. Mais on sent l’effort évoluer et on remarque quand quelque chose devient difficile à reprendre.
Avec une écoute, la tension est beaucoup plus directement perceptible dans les mains.
Finalement, à bord, j’utilise un mélange assez naturel : les oreilles, les mains, les mouvements du bateau, la gîte, le vent sur le corps et l’expérience accumulée.
En Suède, le génois m’a dit « stop »
Lors de notre navigation en Suède, nous avons eu un petit exemple assez amusant.
Le génois faseyait. Il fallait donc le reprendre et quelqu’un s’est mis à border.
J’écoutais.
Au bout d’un petit moment, j’ai dit :
— Stop !
Mon capitaine m’a alors fait remarquer que j’avais effectivement entendu le moment où il fallait arrêter de border.
Rien de magique là-dedans.
La voile avait simplement cessé de me dire qu’elle n’était pas contente.
À force, ce genre de chose devient naturel.
Tout comme certaines habitudes deviennent tellement bien installées qu’elles vous poursuivent jusque dans votre sommeil.
Il m’est déjà arrivé de me réveiller après avoir rêvé de voile en pensant :
« Merde, la main de fer ! »
Quand je vous dis qu’il n’y a plus vraiment de bouton ON/OFF…
Et même à terre, le vent reste le vent
Il m’arrive aussi de raisonner naturellement par rapport au vent.
Selon la manière dont je le sens sur moi, l’angle qu’il prend et la façon dont je me tiens, mon cerveau repart facilement vers les allures : près, travers, largue, vent arrière.
Et non, chez moi, inutile de me sortir quinze subdivisions.
Le petit largue et compagnie peuvent rester au vestiaire : près, travers, largue, vent arrière, ça me va très bien !
Une drisse qui chante contre un mât dans un port attire aussi facilement mon attention.
Ce sont de petites choses qui finissent par faire partie du décor.
En mer, la veille passe aussi par les oreilles
Sur un bateau, une veille visuelle est évidemment indispensable.
Mais il existe aussi une veille auditive.
Et celle-là, je la pratique souvent sans même m’en rendre compte.
Un bruit change, une voile faseye, quelque chose tombe, l’eau contre la carène ne raconte plus exactement la même chose…
Mon cerveau récupère l’information.
Je ne me dis pas :
« Attention Maximilien, il est maintenant temps d'activer ton système professionnel de veille auditive ! »
J’écoute, c’est tout.
Et curieusement, la radio m’a donné exactement la même manie.
Quand la Vertex est allumée, il me reste toujours une oreille dessus
Quand j’ai ma Vertex avec moi, il m’est très difficile de ne pas écouter.
Je peux parfaitement discuter avec quelqu’un. Je ne suis pas complètement hypnotisé par le haut-parleur.
Mais il me reste toujours une oreille sur la radio.
Parce que, quelque part dans ma tête, il y a cette petite idée :
« Peut-être que le gars m’appelle, moi. »
Alors la conversation continue, la vie continue, mais la veille reste là en arrière-plan.
Et si la radio se réveille, forcément, mon attention bascule.
Une voix connue, et les copains ne sont plus très loin
Au chalet, par exemple, plutôt que de scroller sur mon téléphone, il m’arrive de prendre mon Midland G9 Pro et de lancer quelques appels.
Du côté de Vevey, il y a mon ami Christian.
Vers Clarens, il y a Alexandre.
Et avec des gens qu’on connaît, il n’est même pas toujours nécessaire d’attendre l’indicatif.
Quelques mots peuvent suffire.
On reconnaît une voix, mais aussi une manière de parler, un rythme, certaines habitudes.
Parce qu’à la radio, chacun a finalement sa façon de faire.
Et c’est justement ce qui est intéressant.
Il y a quelqu’un là-dessous…
En CB, il y a une autre situation que j’aime particulièrement.
Au milieu du souffle, on entend soudain quelque chose.
Pas grand-chose.
Une toute petite modulation.
Et immédiatement :
« Attends… il y a quelqu’un là-dessous. »
Alors on écoute.
Peut-être que ce n’est rien. Peut-être que la station est trop faible. Mais peut-être aussi que ça va devenir intéressant et qu’il sera possible de lancer un appel ou de s’intercaler dans le QSO si les conditions s’y prêtent.
Le souffle était là depuis un moment et le cerveau n’y prêtait plus vraiment attention.
Puis quelque chose a changé.
Une voix est apparue.
Et l’oreille l’a attrapée.
Finalement, ce n’est pas très différent d’une voile qui commence soudain à faseyer.
On entend aussi celui qui sait utiliser son poste
À force de faire de la radio, on finit également par entendre certaines habitudes.
Quelqu’un tient son micro trop loin ? La voix devient distante et difficile à comprendre.
Trop près ? Là encore, la modulation peut devenir pénible et on ne comprend plus correctement ce qui est dit.
Quelqu’un parle à toute vitesse ?
On devine assez rapidement qu’il n’a peut-être pas encore beaucoup l’habitude.
L’expérience ne consiste donc pas seulement à savoir quel bouton tourner.
Elle s’entend aussi dans la façon de transmettre.
Et forcément, à force d’écouter, j’ai développé mes propres habitudes.
J’aime bien résumer cela par trois lettres :
CCP : clair, concis, précis.
Pourquoi alourdir une transmission si quelques mots suffisent ?
Si Étoile Bleue appelle Goéland et que la liaison est parfaitement établie, un simple :
« Étoile Bleue de Goéland, réponds. »
peut parfaitement transmettre ce que je veux dire.
Il existe des règles de procédure, évidemment, et elles ont leur raison d’être. Mais dans ma pratique, être clair, concis et précis a tout autant de poids que réciter mécaniquement une formule.
Quant à la distance entre ma bouche et le micro, je n’y pense même plus.
Là encore : automatisme.
Le silence a un son
Mais écouter, ce n’est pas uniquement rechercher ce qui cloche.
Il y a aussi des sons que j’aime simplement entendre.
L’eau sur la carène.
Le vent dans la toile.
Une voix connue qui sort d’une radio.
Et puis le silence.
Oui, le silence a un son.
Pas le silence absolu d’une pièce hermétique où rien ne se passe.
Je parle plutôt de ces moments où disparaît une partie de l’artifice qui nous entoure habituellement et où l’on entend simplement ce qui est là.
L’eau.
Le vent.
Le bateau.
Ce qui se passe autour de nous.
Quand il y a du vent et que le bateau marche sous voiles, je peux très bien me passer d’autre chose. Il y a déjà suffisamment à écouter, à sentir et, tôt ou tard, à faire pour assurer la bonne marche du bateau.
Au moteur ?
Bon…
Là, je reconnais volontiers que le téléphone peut ressortir plus facilement de la poche.
Je reste humain !
Ce ne sont pas seulement des activités
Si demain on m’interdisait pendant six mois la voile et la radio, ce ne seraient pas seulement deux activités qui me manqueraient.
Tout le reste me manquerait aussi.
Les rituels.
Allumer le poste.
Faire un essai.
Lancer un appel.
Attendre.
Entendre soudain la radio se réveiller.
Reconnaître un copain.
Et côté voile, retrouver l’eau contre la carène, le vent dans la toile, les mouvements du bateau et ces bruits auxquels je ne fais parfois même plus consciemment attention.
Parce qu’au fond, le plaisir n’est pas seulement dans ce qu’on fait.
Il est aussi dans tout ce qui accompagne ce qu’on fait.
Non, je n’ai pas une super-ouïe
Il reste un cliché assez tenace concernant les personnes aveugles :
« Ah, mais vous devez entendre beaucoup mieux ! »
Non.
Je n’ai pas développé un sonar entre les deux oreilles.
Je n’entends pas nécessairement des choses qu’une personne voyante serait incapable d’entendre.
Je n’entends pas mieux. J’entends différemment.
J’utilise davantage certaines informations auditives parce que je n’ai tout simplement pas les informations visuelles à ma disposition.
Et l’expérience affine ensuite cette utilisation.
Dix-sept ans de voile apprennent à reconnaître certains bruits d’un bateau.
Des années de radio apprennent à chercher une voix dans le souffle, à reconnaître une modulation ou à identifier quelqu’un après quelques mots.
Ce n’est pas un super-pouvoir.
C’est de l’expérience.
D’ailleurs, prenez une personne voyante, mettez-lui momentanément un bandeau dans une situation parfaitement sûre et demandez-lui simplement d'écouter ce qui l’entoure.
Elle découvrira probablement des sons qui étaient déjà là cinq minutes auparavant.
Ses oreilles ne se seront pas améliorées en cinq minutes.
Elle aura simplement commencé à les utiliser autrement.
Et moi ?
Entre une voile qui faseye, une écoute qui claque, l’eau sur la carène et une petite voix qui surgit au fond du souffle…
Disons simplement que mes oreilles ont pris quelques habitudes.
Et je crois bien qu’elles n’ont plus de bouton ON/OFF.
Aveugle mais capable !
lundi 21 septembre 2026
Je suis aveugle, pas en examen permanent !
Cet été, je suis parti trois semaines en croisière entre la Corse et l’île d’Elbe, à bord de Pegasus, un superbe ketch d’environ 11 mètres et 9 tonnes.
Trois semaines de bateau, de navigation, de ports, de mouillages, de manœuvres et, heureusement, de vent.
Mais aussi trois semaines pendant lesquelles j’ai parfois eu une drôle d’impression : celle de passer un examen auquel je ne me souvenais absolument pas m’être inscrit.
Autonomie : peut mieux faire.
Sport : insuffisant.
Téléphone : beaucoup trop.
Activités : pas assez intéressantes.
Demandes d’aide : trop nombreuses.
Mobilité à bord : moins bonne qu’avant.
Bon sang de bonsoir ! À quel moment m’avait-on distribué le règlement de l’examen ?
Alors oui, cet article va probablement secouer quelques plumes. Certaines risquent même de tomber en route.
C’est parfaitement assumé.
Parce qu’à un moment donné, il faut aussi appeler un chat un chat.
Commençons par ce qui est vrai
Je pourrais faire davantage de sport.
Voilà, c’est dit.
Je passe beaucoup de temps assis. Je suis beaucoup devant mon ordinateur ou sur mon téléphone. Je travaille également moins que je le souhaiterais dans mon cabinet de massothérapie.
Je ne vais donc pas prétendre ici être un athlète qui s’entraîne quinze heures par semaine.
Je fais tout de même une heure de sport par semaine avec une coach. Six mois me coûtent environ 2 500 francs. Ce n’est pas rien.
On pourra toujours me répondre que marcher ne coûte rien.
C’est vrai.
Sauf qu’il faut aussi aimer ça.
Marcher pendant des heures pour marcher pendant des heures, personnellement, je trouve rapidement cela répétitif. D’autres adorent ça et tant mieux pour eux. Moi, mes passions sont ailleurs.
Et puis il y a une chose qui commence sérieusement à me courir sur le haricot : reconnaître que je pourrais améliorer quelque chose ne signifie pas que tout ce que je fais actuellement est mauvais.
« Tu es moins mobile à bord qu’avant »
Celle-là m’a fait mal.
Pas physiquement. Moralement.
Parce que je ne l’avais absolument pas ressenti.
À bord de Pegasus, je me déplaçais comme je l’ai toujours fait : tranquillement.
Pegasus n’est pas un voilier moderne aux formes relativement plates. C’est un vieux ketch aux formes plus rondes. Et lorsque l’on ne voit pas où l’on pose les pieds, prendre son temps à bord n’est pas nécessairement un signe de manque d’autonomie.
C’est parfois simplement une excellente façon d’éviter de se casser la figure.
Je préfère mettre quelques secondes supplémentaires pour savoir où je suis, trouver mon appui et faire correctement ce que j’ai à faire plutôt que courir sur le pont pour prouver que l’aveugle est dynamique.
Mon autonomie ne consiste pas à faire les choses à la même vitesse qu’une personne voyante.
Elle consiste à les faire à ma manière, correctement et en sécurité.
Et puis, lorsque ça naviguait vraiment, je n’étais pas exactement installé dans un fauteuil à attendre l’arrivée.
Il fallait wincher ?
Je winchais.
Il fallait participer aux manœuvres ?
Je participais.
Et faire avancer 11 mètres et 9 tonnes de bateau quand il y a du vent, ce n’est pas précisément une séance de méditation.
Heureusement d’ailleurs que Pegasus n’était pas un ketch à hunier. S’il avait encore fallu m’envoyer dans la mâture pour établir les voiles, j’aurais peut-être définitivement raté l’épreuve de mobilité !
Oui, j’ai galéré à la barre
Je ne vais pas non plus raconter que tout était parfait.
J’ai eu beaucoup de mal à tenir un cap avec Pegasus.
Je lofais trop, puis j’abattais trop, puis je corrigeais à nouveau. Impossible de trouver quelque chose de suffisamment stable.
Pourquoi ?
Je n’en sais rien avec certitude.
J’ai une hypothèse. Le génois actuel est immense alors que l’artimon me paraît relativement petit. Je me demande donc si l’équilibre du plan de voilure n’a pas changé.
D’autant que j’avais déjà barré ce même bateau, autrefois équipé de son ancien génois, et que j’en gardais le souvenir d’un bateau agréable à barrer.
Mais une hypothèse reste une hypothèse.
Peut-être le bateau était-il mal réglé. Peut-être les conditions jouaient-elles. Peut-être étais-je moins bon à la barre cette fois-ci. Peut-être était-ce un mélange de tout cela.
Je n’ai aucun problème à dire : j’ai galéré.
Ce qui me dérange davantage, c’est lorsqu’une difficulté particulière devient la preuve d’un problème général.
J’ai du mal à tenir le cap aujourd’hui, donc je serais moins autonome qu’avant ?
Minute, papillon.
Entre observer une difficulté et expliquer toute une personne à partir de cette difficulté, il y a quand même quelques milles nautiques.
Puis vint la marche…
Ah, celle-là !
Nous étions sur l’île d’Elbe, entre Marciana Marina et Marciana.
Nous sommes partis avant 9 heures.
Nous étions le 11 juillet.
Et il faisait déjà, comme diraient nos amis québécois, ben chaud en tabarnak !
La promenade ?
Quatre heures.
Et quand je dis promenade, je suis gentil.
Par endroits, ce n’était même plus vraiment un sentier. C’était du pierrier.
J’étais guidé en tenant le sac de la personne devant moi. Dans la caillasse, sans voir précisément où va tomber le prochain pied, avec des pierres qui roulent sous les chaussures, il y avait des moments où j’avais l’impression de faire un pas en avant et huit en arrière.
Mes New Balance sont de très bonnes baskets.
Dans un pierrier, c’était une autre histoire.
Pendant que derrière ça avançait comme une petite chèvre, moi, j’en ai chié.
Voilà.
Pas « rencontré quelques difficultés ».
Pas « ressenti une légère fatigue ».
J’en ai chié.
Quatre heures sous le chalumeau, dans les cailloux, avec des chaussures pas vraiment prévues pour ça.
Et je l’ai faite, cette foutue marche.
Je ne demande pas une médaille.
Je ne demande pas qu’on dise : « Regardez l’exploit extraordinaire de cet aveugle qui a marché pendant quatre heures ! »
Surtout pas.
Mais entre me remettre la médaille du mérite et me répondre en substance, lorsque j’arrive avec des cloques :
« Tu t’en remettras, arrête de te plaindre »,
il existe peut-être un petit espace intermédiaire.
Un truc tout bête.
Reconnaître que, oui, j’en ai bavé.
Ce jour-là, c’était en plus l’anniversaire de mon père et le réseau téléphonique était tellement mauvais que je n’arrivais même pas à l’appeler.
Journée parfaite.
Et derrière, entendre encore que je ne fais pas suffisamment de sport…
Oui.
Peut-être.
Mais faut pas pousser mémère dans les orties non plus !
Demander de l’aide, c’est manquer d’autonomie ?
Autre chose qui m’a été reprochée : je demanderais trop d’aide.
Alors celle-là mérite qu’on s’y arrête.
Pour moi, être autonome ne signifie absolument pas tout faire seul envers et contre tout.
Être autonome, c’est savoir se débrouiller.
Et savoir demander de l’aide en fait partie.
Si je cherche quelque chose que je ne vois pas et qu’une personne à côté de moi peut me dire en dix secondes où ça se trouve, dois-je vraiment passer trois quarts d’heure à chercher pour obtenir mon brevet officiel d’aveugle autonome ?
Si je demande qu’on me montre une fois comment quelque chose fonctionne afin de pouvoir ensuite le faire moi-même, est-ce un manque d’autonomie ?
Je ne crois pas.
L’autonomie, ce n’est pas refuser toute aide.
C’est aussi savoir quelle information demander, à quel moment, puis continuer seul.
Sinon, on finit par créer une injonction assez formidable :
« Sois plus autonome, participe davantage… mais ne demande surtout pas trop d’aide pour pouvoir le faire. »
Faudrait savoir !
Et mon téléphone, maintenant
Oui, je suis beaucoup sur mon téléphone.
Encore une fois : coupable !
Sauf que mon téléphone n’est pas seulement un rectangle sur lequel je fais défiler des âneries pour tuer le temps.
Pour une personne aveugle, le numérique est aussi une formidable porte ouverte sur le monde.
Je communique.
Je lis.
Je m’informe.
J’écris.
Je travaille sur mon blog.
Je prépare des articles.
Je cherche des informations.
Je reste en contact avec des gens.
Et oui, parfois je me divertis.
Quelle horreur !
Le téléphone est un outil comme un autre. On peut en abuser, bien sûr. Moi le premier.
Mais voir quelqu’un assis avec un téléphone dans la main ne permet pas de savoir ce qu’il est en train de faire, et encore moins de résumer sa vie.
« Tes activités radio ne sont pas très intéressantes »
Celle-là aussi, elle m’est restée en travers.
Parce que la radio, j’aime ça.
CB, PMR446, communications avec les Amis du Lac… J’écoute, j’échange, je prends des informations, je les entre parfois dans mon ordinateur.
Vu de l’extérieur, oui, je peux être assis pendant un moment avec une radio à côté de moi.
Et alors ?
Un pêcheur peut rester des heures devant son bouchon.
Quelqu’un peut passer l’après-midi avec un livre.
Un autre va courir vingt kilomètres.
Moi, je peux écouter une fréquence en attendant qu’une station se manifeste.
Ce n’est peut-être pas intéressant pour vous.
Mais c’est intéressant pour moi.
Et il y a une énorme différence entre :
« La radio ne m’intéresse pas »
et :
« Tes activités radio ne sont pas très intéressantes. »
La première phrase parle de vos goûts.
La deuxième juge les miens.
D’ailleurs, lors d’un appel VHF avec un port, je me suis retrouvé à écouter attentivement l’échange.
Je ne l’aurais pas conduit de la même manière.
J’aurais probablement parlé plus lentement, cherché davantage la concision et confirmé clairement une information importante du genre :
« Reçu pour place Lima 12, Pegasus. »
Est-ce que cela fait de moi le grand maître universel de la VHF marine ?
Certainement pas.
Je peux moi-même me tromper sur une procédure.
Mais des années à pratiquer différentes formes de radio donnent quelques habitudes : écouter, attendre, transmettre une information courte et compréhensible, vérifier ce que l’on a reçu.
Je n’irais pas expliquer à une professeure de mathématiques comment enseigner les équations.
Alors peut-être peut-on également accepter que derrière mon petit poste radio et mon ordinateur se trouve une activité que je connais et que j’apprécie.
Même si elle se pratique assis.
Et puis il y avait la vie quotidienne
Au début, faire la vaisselle, aucun problème.
Deux fois par jour s’il le faut.
Je participe à la vie du bord comme les autres.
Mais lorsque cela commence à devenir un peu trop systématiquement mon activité, jarnibleu !
Je ne suis quand même pas parti trois semaines en croisière pour décrocher mon certificat professionnel de lave-vaisselle maritime.
Même chose avec la nourriture.
Pendant trois semaines, j’ai mangé très différemment de mes habitudes. Beaucoup de végétal, du quinoa, des salades de tomates coupées en tout petits dés qui, à mon goût, n’avaient franchement pas inventé la poudre.
Très bien.
D’autres adorent cette alimentation.
Moi, arrivé dans la baie de Cannes avec des bateaux partout autour, j’avais envie d’un burger, d’une entrecôte, d’une glace, d’un cocktail et de trucs qui me faisaient simplement plaisir.
Et je ne vois pas pourquoi je devrais m’en excuser.
Même histoire avec le soleil.
J’avais envie de m’installer un peu au soleil et je demandais simplement un coup de main pour mettre de la crème dans le dos.
Réponse : mets plutôt un T-shirt.
Parce qu’il y aurait trop de cochonneries dans la crème.
Peut-être.
Mais j’ai 36 ans.
Je peux aussi décider si j’ai envie de mettre de la crème solaire et de profiter un moment du soleil.
Conseillez-moi.
Expliquez-moi.
Mais laissez-moi décider.
Même mon T-shirt !
À l’île d’Elbe, je m’achète un T-shirt sur un marché.
Il me plaît.
J’ai envie de le mettre.
Réaction : surtout pas ! Il faudrait d’abord le laver parce qu’il peut contenir toutes sortes de résidus.
Et probablement que laver un vêtement neuf avant de le porter est une excellente habitude.
Mais arrivé à ce stade de la croisière, j’avoue avoir intérieurement levé les yeux au ciel.
Ma mère ne m’a jamais systématiquement lavé chaque T-shirt avant sa première sortie.
À l’heure où j’écris ces lignes, j’ai l’immense plaisir de vous annoncer que j’ai survécu.
Encore une fois, ce n’est pas le T-shirt.
Ce n’est jamais le T-shirt.
C’est l’accumulation.
Le sport.
La mobilité.
L’autonomie.
Le téléphone.
La radio.
La nourriture.
Le soleil.
La manière de demander de l’aide.
Et maintenant le T-shirt.
Au bout d’un moment : bon sang de bonsoir, laissez-moi respirer !
Quand plus rien ne semble être assez bien
C’est probablement ça qui m’a le plus atteint pendant ces trois semaines.
Cette impression que ce que je faisais n’était jamais vraiment suffisant.
Je participais aux manœuvres.
Pas assez mobile.
Je faisais la vaisselle.
Mais je n’étais pas assez autonome.
Je fais du sport une fois par semaine.
Pas assez.
Je pratique la radio.
Pas assez intéressant.
Je tiens un blog auquel je consacre énormément de temps.
Ce n’est pas un travail rémunéré.
Je passe du temps sur mon téléphone.
Trop.
À force, oui, j’ai fini par davantage me mettre en retrait, notamment vers l’île d’Elbe.
Parce que j’étais fatigué.
Et parce qu’au bout d’un moment, lorsqu’on a l’impression que ce que l’on fait sera de toute manière insuffisant, une petite voix commence à dire :
« Eh bien démerdez-vous. »
Ce n’est probablement pas la meilleure réaction.
Mais c’est humain.
Mon travail aussi est un choix
Je travaille comme massothérapeute indépendant.
Pas autant que je le voudrais.
Je ne vais pas raconter le contraire.
Dans une ville comme Pully où l’offre en massothérapie est importante, développer une clientèle n’est pas une promenade de santé.
Mais j’ai choisi cette activité.
J’ai choisi aussi une certaine liberté.
Peut-être qu’avec un autre métier, un patron, des horaires fixes et cinq semaines de vacances annuelles, je travaillerais davantage.
Peut-être aussi que je n’aurais jamais pu partir trois semaines sur Pegasus.
Les choix ont des avantages et des inconvénients.
Ils ne sont pas forcément ceux que ferait quelqu’un d’autre.
Et c’est très bien ainsi.
Heureusement, il y avait le vent
Parce qu’il ne faudrait pas non plus transformer cette croisière en trois semaines d’enfer.
Ce serait faux.
J’ai aimé naviguer.
Et finalement, c’est peut-être pendant les navigations que j’étais le mieux.
Quand le vent rentrait, il n’y avait plus grand-chose à discuter.
Il fallait faire.
Alors je faisais.
Je winchais.
Je participais aux manœuvres.
Je sentais le bateau travailler.
Et pendant ce temps-là, je ne pensais ni à mon autonomie, ni à mon téléphone, ni au nombre d’heures de sport que j’aurais dû faire pendant la semaine.
J’étais simplement un équipier sur un voilier.
Et c’était très bien comme ça.
Nos choix sont différents
Voilà probablement tout ce que j’aurais aimé faire comprendre.
Nos choix sont différents.
Je ne prétends pas que les miens sont parfaits.
Je devrais probablement bouger davantage.
Je pourrais certainement passer moins de temps assis.
Je pourrais probablement lâcher quelquefois mon téléphone.
Je peux améliorer des choses.
Comme tout le monde.
Mais ce n’est pas parce que ma vie ne correspond pas à la vôtre qu’elle est mal remplie.
Ce n’est pas parce qu’une activité ne vous intéresse pas qu’elle est sans intérêt.
Ce n’est pas parce que je demande de l’aide que je manque d’autonomie.
Ce n’est pas parce que je prends mon temps pour me déplacer sur un bateau que je suis moins capable.
Et ce n’est pas parce que j’en chie pendant quatre heures dans un pierrier sous une chaleur de plomb que toute ma condition physique et mon autonomie peuvent être résumées en une phrase.
Je ne demande pas qu’on me trouve formidable.
Je ne demande pas une médaille parce que je navigue, parce que je skie, parce que je tiens un blog, parce que je fais de la radio ou parce que j’ai terminé une randonnée difficile.
Je demande quelque chose de beaucoup plus simple.
Ne transformez pas chaque différence en défaut à corriger.
Vous pouvez me conseiller.
Vous pouvez me dire lorsque vous pensez que je me trompe.
Vous pouvez même me dire des choses que je n’ai pas envie d’entendre.
Mais parlez-moi.
À moi.
Et acceptez aussi qu’après vous avoir écouté, je puisse répondre :
« Merci. Mais je vais faire autrement. »
Parce que l’autonomie, finalement, c’est peut-être aussi ça.
Pouvoir demander de l’aide lorsqu’on en a besoin.
Pouvoir écouter un conseil sans être obligé de le suivre.
Pouvoir choisir ses activités, même lorsqu’elles se pratiquent assis.
Pouvoir manger une entrecôte quand on en a ras le bol du quinoa.
Et pouvoir mener une vie qui ne ressemble pas forcément à celle que quelqu’un d’autre aurait choisie pour nous.
Je suis aveugle. Pas en examen permanent.
Et, bon sang de bonsoir, j’aimerais bien qu’on arrête parfois de confondre les deux.
Aveugle mais capable !
Inscription à :
Articles (Atom)
De la carte perforée au smartphone : l’étonnante histoire de nos systèmes
Salut à toutes et à tous ! Windows, macOS, Linux, Android, iOS… Nous utilisons ces noms tous les jours ou presque. On allume un ordinateur...