lundi 28 septembre 2026

ORIF : formez-moi, mais laissez-moi vivre !

Il y a des formations dont on ressort avec un diplôme. Il y en a d’autres dont on ressort avec un diplôme, quelques bons souvenirs, quelques amis… et une collection de casseroles suffisamment importante pour ouvrir une quincaillerie. Mon passage à l’ORIF appartient plutôt à la deuxième catégorie. Avec le recul, je ne regrette pas d’avoir obtenu mon CFC d’employé de commerce. Il m’a servi et il me sert encore aujourd’hui. Mais entre Pomy et Aigle, j’en ai vu des vertes et des pas mûres. Et puisqu’on parle beaucoup d’autonomie des personnes aveugles, j’ai peut-être deux ou trois choses à raconter. Pomy : trois mois pour planter le décor Mon premier passage à Pomy a duré environ trois mois, dans le cadre d’un stage de découverte. J’étais en informatique et, finalement, ce fut probablement le moins pire. Encore fallait-il arriver jusque-là. Depuis Pully, rejoindre Pomy en transports publics n’était déjà pas exactement la promenade du dimanche. Train, bus, correspondances… Quand on dépend entièrement des transports publics, installer un centre de formation dans la cambrousse ajoute immédiatement un petit parcours du combattant avant même d’avoir commencé à travailler. Sur place, il y avait aussi quelques surprises. Le concierge avait notamment une charmante habitude : laisser une table, une tondeuse, une souffleuse ou autre matériel dans les passages. Et pas toujours au même endroit, sinon ce serait moins drôle. Quand on ne voit pas, un obstacle qui change constamment de place est assez difficile à anticiper. Je me suis pris plusieurs fois les mains dedans. Je ne me suis heureusement jamais sérieusement blessé, mais j’aurais parfaitement pu le faire. Dans un centre accueillant notamment des personnes aveugles, disons que le concept était intéressant. Bureau-commerce : l’ambiance J’ai ensuite passé environ deux mois en bureau-commerce. L’ambiance n’était pas franchement chaleureuse. On arrivait : « Bonjour tout le monde ! » Et parfois, le silence en retour aurait permis d’entendre tomber une agrafe à l’autre bout de l’open space. L’odeur de Marlboro Gold, elle, répondait toujours présente. Heureusement, avec les collègues, les rapports étaient nettement plus sympathiques. De cette période, je n’ai pas le souvenir d’avoir énormément appris. J’ai surtout commencé à découvrir un fonctionnement qui allait malheureusement m’accompagner plus tard : beaucoup d’observations, beaucoup d’évaluations et parfois cette impression qu’un événement banal pouvait prendre des proportions étonnantes. Un hiver, par exemple, j’ai eu un problème de train avec la neige. Pour arranger les choses, l’élastique de ma canne blanche avait cassé ce jour-là. À l’époque, j’utilisais une Eurécanne en carbone, munie d’une petite roulette. J’en ai cassé plusieurs au fil du temps avant de passer à des modèles plus costauds. La situation ferroviaire avait fini par nécessiter qu’on vienne me récupérer en voiture. Et ensuite ? Je me suis fait engueuler comme du poisson pourri parce que j’aurais trop paniqué. Peut-être aurais-je pu mieux gérer la situation. Certainement même. Mais lorsqu’une personne aveugle rencontre une difficulté inhabituelle dans un déplacement, on peut aussi reprendre tranquillement les événements avec elle : qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui pouvait être mieux fait ? Que pourrait-on prévoir la prochaine fois ? L’engueulade n’est pas toujours l’outil pédagogique le plus révolutionnaire jamais inventé. Mais Pomy n’était encore que l’apéritif. Direction Aigle. Le CFC que je n’avais pas vraiment choisi Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ce n’est pas moi qui avais absolument voulu faire un CFC d’employé de commerce. L’AI avait décidé que ce serait cette voie. Moi, je n’étais pas franchement chaud. Avec le recul, pourtant, je suis content d’avoir ce diplôme. Il m’a donné des connaissances que j’utilise encore aujourd’hui. Aigle avait au moins un énorme avantage : depuis Pully, le trajet était beaucoup plus raisonnable que pour Pomy. Il avait quand même fallu retourner à Pomy pour signer le contrat d’apprentissage. Pourquoi faire simple ? « Mais qu’est-ce que je fous là ? » Mes débuts à Aigle ont été particuliers. Ils ne savaient pas vraiment quoi me faire faire. J’étais là pour apprendre un métier, mais certains jours il n’y avait quasiment rien. Même pas forcément une petite tâche bouche-trou. Puis le travail est arrivé progressivement. Ma première tâche régulière consistait notamment à aller chercher le courrier à la direction générale et à le rapporter. Quand il faisait beau, très bien. Quand il faisait un temps de chien et froid à décorner les bœufs, c’était déjà moins folklorique. J’ai aussi dû contrôler des numéros liés à l’Office AI de Genève. Très bien : donnez-moi du travail et je le fais. Vers la mi-septembre est arrivée la gestion des repas du centre. Et là, c’était déjà un véritable mandat. Il fallait savoir qui mangeait, qui ne mangeait pas, gérer les repas végétariens, sans porc, sans lactose et autres particularités, préparer et imprimer les listes puis téléphoner à la cuisine de l’hôpital de Monthey. Les présences du midi changeaient, donc il fallait suivre. Le système a ensuite tellement évolué qu’il est devenu trop compliqué et j’ai finalement transmis ce mandat. J’ai récupéré d’autres tâches. Caisse, factures et rappels J’ai notamment géré une caisse : primes d’encouragement, remboursement de certains frais et autres opérations. Il y avait aussi le courrier et le décompte des timbres, avec les différentes valeurs de l’époque : 85 centimes, 1 franc, 2 francs, 2,40 francs… Puis j’ai travaillé sur la facturation des repas pris par les formateurs, les répondants sociaux et d’autres personnes. Factures, suivi, rappels en cas de non-paiement : nous travaillions notamment avec Crésus Facturation. C’est assez amusant lorsqu’on repense à certaines remarques que j’avais pu entendre auparavant : « Vous ne savez pas travailler. » « Vous râlez trop. » « Faites quelque chose ! » Très volontiers. Quoi ? Parce qu’on pouvait aussi me laisser sans véritable tâche avant de me reprocher, directement ou indirectement, de ne pas travailler suffisamment. J’essayais surtout de rester calme en me disant : « Le boulot finira bien par arriver un jour. » Et effectivement, il est arrivé. Le rapport permanent Il y avait cependant quelque chose qui me pesait beaucoup : le sentiment que pratiquement tout pouvait être observé et rapporté. Je pouvais parler avec des collègues et découvrir ensuite qu’une remarque avait trouvé son chemin jusqu’à un rapport. J’avais le droit de prendre connaissance de ce qu’on écrivait sur moi. Je pouvais également contester ou demander la correction de certains éléments. J’ai utilisé ce droit. Ce n’était pas toujours particulièrement apprécié. Mais enfin, si vous écrivez quelque chose sur moi et que je considère que c’est faux, vous n’allez quand même pas vous attendre à ce que je réponde : « Magnifique, merci beaucoup ! » À force, j’ai moi aussi commencé à faire des rapports, notamment pendant mes stages. Après tout, pourquoi le papier ne fonctionnerait-il que dans un sens ? Ce qui me dérangeait surtout, c’était de devoir réfléchir à ce que je pouvais dire jusque dans mes conversations avec des collègues devenus des amis. Un centre de formation doit évidemment évaluer un apprenti. Mais une conversation entre collègues n’a pas nécessairement vocation à devenir une pièce de dossier. La réception : « ce n’est pas adapté pour vous » L’un des plus beaux combats de ma formation fut celui de la réception. Pendant presque deux ans, j’ai voulu pouvoir travailler au standard. La réponse revenait : « Ce n’est pas adapté pour vous. » Ou : « On ne sait pas comment faire. » Petit problème : j’étais précisément là pour me former au métier. Et puis, au lieu de continuer à décider que c’était impossible, nous avons fini par chercher des solutions. Avec l’aide du SRIHV, le Service romand d’informatique pour handicapés de la vue à Lausanne, JAWS a été installé sur le PC principal de la réception. La partie informatique nécessaire a été adaptée. Certaines commandes du téléphone étaient tactiles ? Très bien. Des repères en braille réalisés notamment avec une pince Dymo ont permis d’identifier les fonctions importantes, comme la mise en attente et la reprise d’un appel. Et, jarnibleu, devinez quoi ? Ça fonctionnait. J’ai commencé à travailler à la réception vers le milieu de ma deuxième année et j’y suis resté pendant la suite de ma formation. Nous étions généralement deux, mais j’ai également assuré le poste seul. Je répondais aux appels, les transférais, prenais les messages et les numéros de téléphone. Je gérais également certaines tâches concernant les voitures du centre, les formulaires, les fiches pour les classeurs, le planning, les courriels liés au mandat et l’enregistrement du message du répondeur. Pendant presque deux ans, la réception avait été « pas adaptée pour moi ». Quelques adaptations plus tard, je faisais le boulot. Ce n’était donc peut-être pas moi qu’il fallait adapter. C’était le poste. Mon jour à la réception… mais dehors Une autre fois, c’était précisément mon jour de réception. Une collègue était au téléphone et avait beaucoup à faire. J’arrive, je prends naturellement mon poste et je commence à travailler pour lui donner un coup de main. Et là, on me demande de laisser la place parce qu’une autre personne doit être formée. Former quelqu’un d’autre ? Évidemment que c’est normal. Mais il existe peut-être une méthode légèrement plus élégante que de laisser quelqu’un commencer son travail avant de lui faire comprendre qu’il doit dégager de son propre poste. On pouvait changer le planning. On pouvait me prévenir. On pouvait organiser la formation avec moi. Je me suis retiré en faisant contre mauvaise fortune bon cœur, tout en disant que je ne trouvais pas la manière de faire correcte. L’après-midi, j’ai finalement repris mon poste. Mais je l’avais vécu comme une humiliation. Le jour où j’ai tapé sur la table Je ne suis pas quelqu’un qui tape sur les tables. Je considère généralement que cela n’apporte rien. Je l’ai pourtant fait une fois. En troisième année, à l’approche des examens finaux, on m’avait retiré mes mandats afin que je puisse réviser. Sur le principe, donner du temps à un apprenti pour préparer ses examens est parfaitement normal. Sauf que moi, je révisais déjà à la maison. Et après m’être battu pour obtenir de vraies tâches, me retrouver de nouveau sans mes mandats pour passer mon temps à réviser sur mon lieu de travail m’agaçait prodigieusement. J’ai fini par dire que ça n’allait pas. Le ton est monté. La formatrice s’est mise à me parler très fort. J’ai répondu. Et, à un moment, j’ai tapé sur la table. Une fois. Ce n’était pas intelligent et ce n’est pas ma manière habituelle de régler un désaccord. Mais il faut aussi raconter ce qui précède une explosion. Curieusement, c’est moi qu’on a envoyé dehors me calmer. Je suis resté dans les espaces extérieurs du centre. Rentrer chez moi n’aurait pas simplement consisté à claquer une porte : il aurait fallu organiser le taxi, prendre le train et recommencer tout le cirque. Une collègue est venue me rejoindre. Avec elle, au moins, nous avons pu parler. Mon père m’avait conseillé de m’excuser. Je ne l’ai pas fait. Je pouvais reconnaître que taper sur la table n’était pas une bonne réaction. En revanche, je n’acceptais pas l’idée que moi seul devais maîtriser mon ton pendant qu’une personne chargée de ma formation pouvait me gueuler dessus. Faut pas pousser mémère dans les orties non plus. Une séance dont je me serais bien passé Il y a eu aussi une séance dont je garde un souvenir particulièrement désagréable. Je n’avais pas vraiment compris à l’avance ce qui allait m’y tomber dessus. On m’a fait une série de reproches : ma politesse, mon comportement, ceci, cela. À un moment, on m’a lu un rapport. Et là, j’ai dit clairement : « Non. Ça, je ne suis pas d’accord. » J'ai expliqué ce que j'en pensais. Puis je suis retourné à la réception. Je n’ai pas passé le reste de la journée à ruminer autour d’un café. Je suis retourné bosser. Le lendemain, le responsable du centre est venu me voir personnellement. Il m’a dit qu’il avait beaucoup apprécié mon attitude après la séance : plutôt que de descendre boire le café avec les autres, j’avais repris mon poste. Cette remarque m’est restée. Parce que, parfois, au milieu de toutes les critiques, quelqu’un reconnaissait aussi ce qui fonctionnait. « Je crois que chez vous, on vous maltraite » À une autre période, j’avais fait une marche en montagne avec des chaussures totalement inadaptées. Des baskets. Mauvaise idée. Je le reconnais volontiers. J’avais récolté d’énormes cloques qui avaient fini par s’infecter. Sachant qu’une collègue devait sortir, je lui avais demandé si elle pouvait me prendre une boîte de Dafalgan pour soulager la douleur. Une formatrice passe à ce moment-là et lâche quelque chose du genre : « Oui, mais je crois que chez vous, on vous maltraite. » Cette phrase m’est restée. Parce qu’à cette époque, justement, je commençais sérieusement à avoir le sentiment que le problème n’était pas toujours là où on prétendait le voir. La brossée du siècle Après l’une de ces périodes particulièrement tendues, je suis rentré chez moi et j’ai pris ce que j’appellerai pudiquement la brossée du siècle. Mes parents avaient entendu une version de la situation. Puis j’ai téléphoné à une collègue devenue une véritable amie. Je lui ai raconté ce qui venait de se passer. Elle m’a répondu : « Passe-moi ta mère. » Et elle lui a raconté ce qu’elle, de son côté, avait observé en travaillant quotidiennement avec moi. Elle pouvait notamment confirmer que j’arrivais régulièrement en lançant : « Bonjour tout le monde ! » Ce qui mettait quelque peu en perspective les reproches concernant ma prétendue impolitesse. Elle avait également vu certaines petites absurdités du quotidien. Par exemple, j’avais demandé qu’on m’aide parfois à couper ma viande. Je suis capable de le faire, mais sans la vue ce n’est pas toujours pratique et, si quelqu’un peut me faciliter la tâche, je ne vais pas réclamer une médaille pour avoir découpé mon steak tout seul. Sauf qu’on pouvait parfois me le couper en morceaux minuscules. Pendant ce temps, un collègue tétraplégique en fauteuil roulant pouvait se retrouver avec de gros morceaux et devoir se débrouiller. À la fin, ce sont simplement mes collègues qui me donnaient un coup de main. Ils coupaient normalement. Terminé. Mon amie a surtout expliqué à ma mère son impression générale : selon elle, on était constamment en train de me chercher. Et là, ma mère a commencé à comprendre que la situation était peut-être un peu plus compliquée que ce qu’on lui avait raconté. Puis je suis sorti de l’ORIF… et j’ai travaillé Heureusement, ma formation ne s’est pas déroulée uniquement à l’intérieur de l’ORIF. J’ai effectué un stage au CPHV à Lausanne, établissement où j’avais moi-même été élève auparavant. Là, j’ai notamment créé et contrôlé des exercices avec Excel et d’autres outils, contacté d’anciens élèves pour un travail d’archives et demandé leur accord concernant la conservation de leurs coordonnées. C’est aussi au CPHV que j’ai appris à embosser certains documents. Sur la fin de mon CFC, mes journées sont devenues particulièrement chargées. Le matin, je travaillais aux Ressources humaines de la Commune de Pully. L’après-midi, j’étais au CPHV. À Pully, je traitais notamment les réponses négatives aux candidatures, les saisissais dans le système et préparais les réponses par courrier ou par courriel. J’ai également participé à la refonte de cahiers des charges pour du personnel de différents dicastères : administration, finances, culture, police et autres. Autant dire qu’à ce moment-là, je ne me demandais plus : « Mais qu’est-ce que je fous là ? » Je n’avais plus une minute. Étrangement, lorsqu’on me donnait du travail, je travaillais. « Vous êtes sûr de vouloir continuer ? » Pendant mon CFC, une question revenait régulièrement lors des bilans intermédiaires : « Mais vous êtes sûr de vouloir continuer ? » Oui. J’en étais sûr. Le CFC était difficile. Et alors ? Pour moi, ce diplôme représentait une porte ouverte vers d’autres possibilités professionnelles. À un moment, j’en avais assez de devoir régulièrement justifier le simple fait de vouloir aller jusqu’au bout. Dans ma tête, la réponse était devenue beaucoup moins diplomatique : « Mon travail, pour l’instant, c’est de me former. Je suis bientôt aux examens. Alors laissez-moi terminer. » Je ne l’ai probablement pas formulé exactement comme ça. Mais je l’ai pensé très fort. Je l’ai eu. Et pas au rabais. Puis les examens sont arrivés. Et j’ai réussi mon CFC. Pour la remise du diplôme, j’ai fait un choix qui n’était peut-être pas le plus diplomatique de ma carrière : je n’ai pas voulu que l’ORIF soit représenté. Après tout ce que j’avais vécu, je n’avais aucune envie de célébrer cette réussite avec des personnes dont j’avais parfois davantage eu le sentiment de devoir me défendre que d’être soutenu. En revanche, la cheffe du personnel de la Commune de Pully est venue. Elle m’avait vu travailler. Et lorsque je suis allé savoir si j’avais réussi, la directrice de l’école professionnelle m’a lancé une phrase que je n’ai jamais oubliée : « Bravo ! Vous ne l’avez pas eu au rabais ! » Bon sang que ça m’a fait du bien. Pas de CFC spécial aveugle. Pas de diplôme de consolation. Le CFC. Point. Puis vint le fameux 85 % La suite est beaucoup moins réjouissante. Après ma formation, une décision de l’AI m’a attribué un taux d’invalidité de 85 %. J’avais reçu une décision écrite, mais je ne sais malheureusement plus aujourd’hui où elle se trouve. Dans mon souvenir, le calcul était incompréhensible et les explications très insuffisantes. Lorsque j’ai demandé pourquoi, on m’a notamment parlé d’une dégradation de ma santé. Je suis tombé des nues. Quelle dégradation ? Sur quelles observations ? Établies par qui ? Je me suis surtout retrouvé avec une question très concrète : qui va engager quelqu’un pour les 15 % restants ? Comme disent les Québécois : Ça n’a pas d’bon sens ! Je soupçonne encore aujourd’hui que certains rapports ou certaines appréciations produits pendant ma formation aient pu peser dans la balance. Mais je tiens à être parfaitement clair : je n’en ai pas la preuve. Je ne vais donc pas transformer un soupçon en fait. Ce que je peux raconter, en revanche, c’est ce que cette décision m’a fait. Après des années à me battre pour terminer ma formation, décrocher mon CFC et démontrer que je pouvais travailler, j’avais l’impression qu’un chiffre venait soudain résumer mes possibilités professionnelles à ma place. La période noire J’ai ensuite traversé une période très difficile. Un début de dépression. Une période où, franchement, je me laissais aller. Et puis il y a eu un week-end du GRSA. J’ai pu parler avec mon ami Christian et avec Rose-Marie, sa compagne. Je ne me souviens plus aujourd’hui des phrases exactes. Et je ne vais pas leur inventer des citations vingt ans plus tard. Je me souviens en revanche de ce qu’ils m’ont fait comprendre : ne pas me laisser couler, reconnaître aussi que j’étais quelqu’un de bien, relever la tête. Surtout, ils m’ont écouté. Ça m’a fait un bien fou. Le lendemain, Christian me guidait à ski. Il y a quelque chose d'assez joli là-dedans. La veille, je lui avais confié une partie de ce que j’avais sur le cœur. Le lendemain, sur les pistes, je lui confiais littéralement mon guidage. Ce week-end n’a pas miraculeusement réglé tous mes problèmes. Mais il m’a aidé à reprendre goût à la vie. Et le vieux rêve est revenu Parce qu’au fond, il y avait autre chose que je voulais faire. Le massage. C’était un vieux rêve. Plusieurs événements ont fini par remettre cette idée sur mon chemin, notamment ma rencontre avec un thérapeute aveugle. Il m’a parlé de son métier. Il m’a expliqué où il s’était formé. Et un jour, j’ai fini par me poser une question extrêmement compliquée : « Et moi, qu’est-ce que j’attends ? » Alors je me suis formé. Aujourd’hui, je suis massothérapeute indépendant. Je n’ai pas autant de travail que je le souhaiterais. Mais je ne changerais ce choix pour rien au monde. Et, ironie de l’histoire, mon CFC d’employé de commerce ? Il me sert encore. Si je devais leur dire quelque chose aujourd’hui Avec le recul, je ne prétends pas avoir été l’apprenti parfait. J’ai râlé. J’ai parfois répondu. Une fois, j’ai même tapé sur une table. J’ai commis des erreurs. J’ai eu besoin d’aide. Certaines tâches avaient leurs limites, et c’est normal. Mais si je pouvais aujourd’hui adresser quelques mots aux personnes chargées de former des jeunes ou des adultes en situation de handicap, ce seraient ceux-ci : Formez-nous correctement. Écoutez ce que nous disons. N’interprétez pas chaque difficulté comme une incapacité générale. Ne transformez pas chaque conversation entre collègues en élément potentiel d’un rapport. Réfléchissez avant de parler. Corrigez-nous lorsque c’est nécessaire, bien sûr. Évaluez notre travail : c’est votre boulot. Mais restez aussi à votre place. Vous êtes là pour former une personne, pas pour examiner en permanence chaque détail de sa personnalité. Parce qu’à force d’être constamment observé, commenté, évalué et corrigé, on finit parfois par oublier une chose extrêmement simple : derrière le dossier, il y a quelqu’un. Quelqu’un qui apprend. Quelqu’un qui peut se tromper. Quelqu’un qui peut aussi réussir. Moi, mon CFC, je l’ai eu. Et pas au rabais. Aveugle mais capable !

vendredi 25 septembre 2026

De la voile à la radio : ces petites manies que l’écoute m’a données

Avant de commencer, une petite précision s’impose. Non, parce que je suis aveugle, je n’ai pas reçu à la naissance une paire d’oreilles bioniques capable d’entendre une mouche tousser à trois kilomètres. Je n’entends pas mieux. J’entends différemment. Quand on ne voit pas, on utilise forcément autrement les informations qui nous arrivent par les autres sens. Une personne voyante va naturellement regarder autour d’elle. Moi, très souvent, qu’est-ce que je fais ? J’écoute. Et à force de pratiquer certaines activités, cette écoute finit par devenir complètement inconsciente. Il n’y a pas de bouton ON/OFF. Ça se fait, c’est tout. Après dix-sept ans de voile et quelques années à jouer avec la CB, le PMR et la VHF, j’ai donc accumulé quelques petites manies auditives. Et parfois, je ne m’en rends même plus compte. Une voile qui faseye ? Forcément, je l’entends Sur un voilier, il y a des bruits qui deviennent familiers. Une voile qui faseye, évidemment. Une écoute qui claque. Une drisse qui chante dans le vent. Un winch dont le bruit vous laisse penser qu’un petit entretien ne lui ferait peut-être pas de mal. Quelque chose qui se casse la figure en bas. L’eau qui court le long de la carène. Pris séparément, ce ne sont que des bruits. Mais avec l’habitude, ils donnent des informations. Une voile qui se met à faseyer peut par exemple indiquer que quelque chose a changé : le bateau est peut-être trop haut ou trop bas par rapport au vent, ou le réglage demande de l’attention. Et je ne décide pas consciemment de l’écouter. Je peux être en train de discuter et, tout à coup, mon attention part ailleurs : « Tiens… » Il s’est passé quelque chose. Le bateau ne se regarde pas seulement, il se ressent L’oreille ne travaille d’ailleurs jamais toute seule. Au près, par exemple, on sent la gîte. Le bateau donne physiquement beaucoup d’informations. Au portant, c’est différent. On peut être beaucoup plus à plat et avoir presque l’impression que ça n’avance pas tellement. Et puis on demande : — On est à combien ? — Neuf nœuds. Ah ouais… Ben mazette ! Parce que le bateau ne donne pas toujours la même impression que le chiffre affiché. Personnellement, je trouve même la barre plus difficile au portant qu’au près. Il y a aussi les mains. Une drisse ne se règle pas comme une écoute ou un bras. Au piano, c’est plus compliqué : on n’entend pas forcément tout ce qui se passe à l'autre bout. Mais on sent l’effort évoluer et on remarque quand quelque chose devient difficile à reprendre. Avec une écoute, la tension est beaucoup plus directement perceptible dans les mains. Finalement, à bord, j’utilise un mélange assez naturel : les oreilles, les mains, les mouvements du bateau, la gîte, le vent sur le corps et l’expérience accumulée. En Suède, le génois m’a dit « stop » Lors de notre navigation en Suède, nous avons eu un petit exemple assez amusant. Le génois faseyait. Il fallait donc le reprendre et quelqu’un s’est mis à border. J’écoutais. Au bout d’un petit moment, j’ai dit : — Stop ! Mon capitaine m’a alors fait remarquer que j’avais effectivement entendu le moment où il fallait arrêter de border. Rien de magique là-dedans. La voile avait simplement cessé de me dire qu’elle n’était pas contente. À force, ce genre de chose devient naturel. Tout comme certaines habitudes deviennent tellement bien installées qu’elles vous poursuivent jusque dans votre sommeil. Il m’est déjà arrivé de me réveiller après avoir rêvé de voile en pensant : « Merde, la main de fer ! » Quand je vous dis qu’il n’y a plus vraiment de bouton ON/OFF… Et même à terre, le vent reste le vent Il m’arrive aussi de raisonner naturellement par rapport au vent. Selon la manière dont je le sens sur moi, l’angle qu’il prend et la façon dont je me tiens, mon cerveau repart facilement vers les allures : près, travers, largue, vent arrière. Et non, chez moi, inutile de me sortir quinze subdivisions. Le petit largue et compagnie peuvent rester au vestiaire : près, travers, largue, vent arrière, ça me va très bien ! Une drisse qui chante contre un mât dans un port attire aussi facilement mon attention. Ce sont de petites choses qui finissent par faire partie du décor. En mer, la veille passe aussi par les oreilles Sur un bateau, une veille visuelle est évidemment indispensable. Mais il existe aussi une veille auditive. Et celle-là, je la pratique souvent sans même m’en rendre compte. Un bruit change, une voile faseye, quelque chose tombe, l’eau contre la carène ne raconte plus exactement la même chose… Mon cerveau récupère l’information. Je ne me dis pas : « Attention Maximilien, il est maintenant temps d'activer ton système professionnel de veille auditive ! » J’écoute, c’est tout. Et curieusement, la radio m’a donné exactement la même manie. Quand la Vertex est allumée, il me reste toujours une oreille dessus Quand j’ai ma Vertex avec moi, il m’est très difficile de ne pas écouter. Je peux parfaitement discuter avec quelqu’un. Je ne suis pas complètement hypnotisé par le haut-parleur. Mais il me reste toujours une oreille sur la radio. Parce que, quelque part dans ma tête, il y a cette petite idée : « Peut-être que le gars m’appelle, moi. » Alors la conversation continue, la vie continue, mais la veille reste là en arrière-plan. Et si la radio se réveille, forcément, mon attention bascule. Une voix connue, et les copains ne sont plus très loin Au chalet, par exemple, plutôt que de scroller sur mon téléphone, il m’arrive de prendre mon Midland G9 Pro et de lancer quelques appels. Du côté de Vevey, il y a mon ami Christian. Vers Clarens, il y a Alexandre. Et avec des gens qu’on connaît, il n’est même pas toujours nécessaire d’attendre l’indicatif. Quelques mots peuvent suffire. On reconnaît une voix, mais aussi une manière de parler, un rythme, certaines habitudes. Parce qu’à la radio, chacun a finalement sa façon de faire. Et c’est justement ce qui est intéressant. Il y a quelqu’un là-dessous… En CB, il y a une autre situation que j’aime particulièrement. Au milieu du souffle, on entend soudain quelque chose. Pas grand-chose. Une toute petite modulation. Et immédiatement : « Attends… il y a quelqu’un là-dessous. » Alors on écoute. Peut-être que ce n’est rien. Peut-être que la station est trop faible. Mais peut-être aussi que ça va devenir intéressant et qu’il sera possible de lancer un appel ou de s’intercaler dans le QSO si les conditions s’y prêtent. Le souffle était là depuis un moment et le cerveau n’y prêtait plus vraiment attention. Puis quelque chose a changé. Une voix est apparue. Et l’oreille l’a attrapée. Finalement, ce n’est pas très différent d’une voile qui commence soudain à faseyer. On entend aussi celui qui sait utiliser son poste À force de faire de la radio, on finit également par entendre certaines habitudes. Quelqu’un tient son micro trop loin ? La voix devient distante et difficile à comprendre. Trop près ? Là encore, la modulation peut devenir pénible et on ne comprend plus correctement ce qui est dit. Quelqu’un parle à toute vitesse ? On devine assez rapidement qu’il n’a peut-être pas encore beaucoup l’habitude. L’expérience ne consiste donc pas seulement à savoir quel bouton tourner. Elle s’entend aussi dans la façon de transmettre. Et forcément, à force d’écouter, j’ai développé mes propres habitudes. J’aime bien résumer cela par trois lettres : CCP : clair, concis, précis. Pourquoi alourdir une transmission si quelques mots suffisent ? Si Étoile Bleue appelle Goéland et que la liaison est parfaitement établie, un simple : « Étoile Bleue de Goéland, réponds. » peut parfaitement transmettre ce que je veux dire. Il existe des règles de procédure, évidemment, et elles ont leur raison d’être. Mais dans ma pratique, être clair, concis et précis a tout autant de poids que réciter mécaniquement une formule. Quant à la distance entre ma bouche et le micro, je n’y pense même plus. Là encore : automatisme. Le silence a un son Mais écouter, ce n’est pas uniquement rechercher ce qui cloche. Il y a aussi des sons que j’aime simplement entendre. L’eau sur la carène. Le vent dans la toile. Une voix connue qui sort d’une radio. Et puis le silence. Oui, le silence a un son. Pas le silence absolu d’une pièce hermétique où rien ne se passe. Je parle plutôt de ces moments où disparaît une partie de l’artifice qui nous entoure habituellement et où l’on entend simplement ce qui est là. L’eau. Le vent. Le bateau. Ce qui se passe autour de nous. Quand il y a du vent et que le bateau marche sous voiles, je peux très bien me passer d’autre chose. Il y a déjà suffisamment à écouter, à sentir et, tôt ou tard, à faire pour assurer la bonne marche du bateau. Au moteur ? Bon… Là, je reconnais volontiers que le téléphone peut ressortir plus facilement de la poche. Je reste humain ! Ce ne sont pas seulement des activités Si demain on m’interdisait pendant six mois la voile et la radio, ce ne seraient pas seulement deux activités qui me manqueraient. Tout le reste me manquerait aussi. Les rituels. Allumer le poste. Faire un essai. Lancer un appel. Attendre. Entendre soudain la radio se réveiller. Reconnaître un copain. Et côté voile, retrouver l’eau contre la carène, le vent dans la toile, les mouvements du bateau et ces bruits auxquels je ne fais parfois même plus consciemment attention. Parce qu’au fond, le plaisir n’est pas seulement dans ce qu’on fait. Il est aussi dans tout ce qui accompagne ce qu’on fait. Non, je n’ai pas une super-ouïe Il reste un cliché assez tenace concernant les personnes aveugles : « Ah, mais vous devez entendre beaucoup mieux ! » Non. Je n’ai pas développé un sonar entre les deux oreilles. Je n’entends pas nécessairement des choses qu’une personne voyante serait incapable d’entendre. Je n’entends pas mieux. J’entends différemment. J’utilise davantage certaines informations auditives parce que je n’ai tout simplement pas les informations visuelles à ma disposition. Et l’expérience affine ensuite cette utilisation. Dix-sept ans de voile apprennent à reconnaître certains bruits d’un bateau. Des années de radio apprennent à chercher une voix dans le souffle, à reconnaître une modulation ou à identifier quelqu’un après quelques mots. Ce n’est pas un super-pouvoir. C’est de l’expérience. D’ailleurs, prenez une personne voyante, mettez-lui momentanément un bandeau dans une situation parfaitement sûre et demandez-lui simplement d'écouter ce qui l’entoure. Elle découvrira probablement des sons qui étaient déjà là cinq minutes auparavant. Ses oreilles ne se seront pas améliorées en cinq minutes. Elle aura simplement commencé à les utiliser autrement. Et moi ? Entre une voile qui faseye, une écoute qui claque, l’eau sur la carène et une petite voix qui surgit au fond du souffle… Disons simplement que mes oreilles ont pris quelques habitudes. Et je crois bien qu’elles n’ont plus de bouton ON/OFF. Aveugle mais capable !

lundi 21 septembre 2026

Je suis aveugle, pas en examen permanent !

Cet été, je suis parti trois semaines en croisière entre la Corse et l’île d’Elbe, à bord de Pegasus, un superbe ketch d’environ 11 mètres et 9 tonnes. Trois semaines de bateau, de navigation, de ports, de mouillages, de manœuvres et, heureusement, de vent. Mais aussi trois semaines pendant lesquelles j’ai parfois eu une drôle d’impression : celle de passer un examen auquel je ne me souvenais absolument pas m’être inscrit. Autonomie : peut mieux faire. Sport : insuffisant. Téléphone : beaucoup trop. Activités : pas assez intéressantes. Demandes d’aide : trop nombreuses. Mobilité à bord : moins bonne qu’avant. Bon sang de bonsoir ! À quel moment m’avait-on distribué le règlement de l’examen ? Alors oui, cet article va probablement secouer quelques plumes. Certaines risquent même de tomber en route. C’est parfaitement assumé. Parce qu’à un moment donné, il faut aussi appeler un chat un chat. Commençons par ce qui est vrai Je pourrais faire davantage de sport. Voilà, c’est dit. Je passe beaucoup de temps assis. Je suis beaucoup devant mon ordinateur ou sur mon téléphone. Je travaille également moins que je le souhaiterais dans mon cabinet de massothérapie. Je ne vais donc pas prétendre ici être un athlète qui s’entraîne quinze heures par semaine. Je fais tout de même une heure de sport par semaine avec une coach. Six mois me coûtent environ 2 500 francs. Ce n’est pas rien. On pourra toujours me répondre que marcher ne coûte rien. C’est vrai. Sauf qu’il faut aussi aimer ça. Marcher pendant des heures pour marcher pendant des heures, personnellement, je trouve rapidement cela répétitif. D’autres adorent ça et tant mieux pour eux. Moi, mes passions sont ailleurs. Et puis il y a une chose qui commence sérieusement à me courir sur le haricot : reconnaître que je pourrais améliorer quelque chose ne signifie pas que tout ce que je fais actuellement est mauvais. « Tu es moins mobile à bord qu’avant » Celle-là m’a fait mal. Pas physiquement. Moralement. Parce que je ne l’avais absolument pas ressenti. À bord de Pegasus, je me déplaçais comme je l’ai toujours fait : tranquillement. Pegasus n’est pas un voilier moderne aux formes relativement plates. C’est un vieux ketch aux formes plus rondes. Et lorsque l’on ne voit pas où l’on pose les pieds, prendre son temps à bord n’est pas nécessairement un signe de manque d’autonomie. C’est parfois simplement une excellente façon d’éviter de se casser la figure. Je préfère mettre quelques secondes supplémentaires pour savoir où je suis, trouver mon appui et faire correctement ce que j’ai à faire plutôt que courir sur le pont pour prouver que l’aveugle est dynamique. Mon autonomie ne consiste pas à faire les choses à la même vitesse qu’une personne voyante. Elle consiste à les faire à ma manière, correctement et en sécurité. Et puis, lorsque ça naviguait vraiment, je n’étais pas exactement installé dans un fauteuil à attendre l’arrivée. Il fallait wincher ? Je winchais. Il fallait participer aux manœuvres ? Je participais. Et faire avancer 11 mètres et 9 tonnes de bateau quand il y a du vent, ce n’est pas précisément une séance de méditation. Heureusement d’ailleurs que Pegasus n’était pas un ketch à hunier. S’il avait encore fallu m’envoyer dans la mâture pour établir les voiles, j’aurais peut-être définitivement raté l’épreuve de mobilité ! Oui, j’ai galéré à la barre Je ne vais pas non plus raconter que tout était parfait. J’ai eu beaucoup de mal à tenir un cap avec Pegasus. Je lofais trop, puis j’abattais trop, puis je corrigeais à nouveau. Impossible de trouver quelque chose de suffisamment stable. Pourquoi ? Je n’en sais rien avec certitude. J’ai une hypothèse. Le génois actuel est immense alors que l’artimon me paraît relativement petit. Je me demande donc si l’équilibre du plan de voilure n’a pas changé. D’autant que j’avais déjà barré ce même bateau, autrefois équipé de son ancien génois, et que j’en gardais le souvenir d’un bateau agréable à barrer. Mais une hypothèse reste une hypothèse. Peut-être le bateau était-il mal réglé. Peut-être les conditions jouaient-elles. Peut-être étais-je moins bon à la barre cette fois-ci. Peut-être était-ce un mélange de tout cela. Je n’ai aucun problème à dire : j’ai galéré. Ce qui me dérange davantage, c’est lorsqu’une difficulté particulière devient la preuve d’un problème général. J’ai du mal à tenir le cap aujourd’hui, donc je serais moins autonome qu’avant ? Minute, papillon. Entre observer une difficulté et expliquer toute une personne à partir de cette difficulté, il y a quand même quelques milles nautiques. Puis vint la marche… Ah, celle-là ! Nous étions sur l’île d’Elbe, entre Marciana Marina et Marciana. Nous sommes partis avant 9 heures. Nous étions le 11 juillet. Et il faisait déjà, comme diraient nos amis québécois, ben chaud en tabarnak ! La promenade ? Quatre heures. Et quand je dis promenade, je suis gentil. Par endroits, ce n’était même plus vraiment un sentier. C’était du pierrier. J’étais guidé en tenant le sac de la personne devant moi. Dans la caillasse, sans voir précisément où va tomber le prochain pied, avec des pierres qui roulent sous les chaussures, il y avait des moments où j’avais l’impression de faire un pas en avant et huit en arrière. Mes New Balance sont de très bonnes baskets. Dans un pierrier, c’était une autre histoire. Pendant que derrière ça avançait comme une petite chèvre, moi, j’en ai chié. Voilà. Pas « rencontré quelques difficultés ». Pas « ressenti une légère fatigue ». J’en ai chié. Quatre heures sous le chalumeau, dans les cailloux, avec des chaussures pas vraiment prévues pour ça. Et je l’ai faite, cette foutue marche. Je ne demande pas une médaille. Je ne demande pas qu’on dise : « Regardez l’exploit extraordinaire de cet aveugle qui a marché pendant quatre heures ! » Surtout pas. Mais entre me remettre la médaille du mérite et me répondre en substance, lorsque j’arrive avec des cloques : « Tu t’en remettras, arrête de te plaindre », il existe peut-être un petit espace intermédiaire. Un truc tout bête. Reconnaître que, oui, j’en ai bavé. Ce jour-là, c’était en plus l’anniversaire de mon père et le réseau téléphonique était tellement mauvais que je n’arrivais même pas à l’appeler. Journée parfaite. Et derrière, entendre encore que je ne fais pas suffisamment de sport… Oui. Peut-être. Mais faut pas pousser mémère dans les orties non plus ! Demander de l’aide, c’est manquer d’autonomie ? Autre chose qui m’a été reprochée : je demanderais trop d’aide. Alors celle-là mérite qu’on s’y arrête. Pour moi, être autonome ne signifie absolument pas tout faire seul envers et contre tout. Être autonome, c’est savoir se débrouiller. Et savoir demander de l’aide en fait partie. Si je cherche quelque chose que je ne vois pas et qu’une personne à côté de moi peut me dire en dix secondes où ça se trouve, dois-je vraiment passer trois quarts d’heure à chercher pour obtenir mon brevet officiel d’aveugle autonome ? Si je demande qu’on me montre une fois comment quelque chose fonctionne afin de pouvoir ensuite le faire moi-même, est-ce un manque d’autonomie ? Je ne crois pas. L’autonomie, ce n’est pas refuser toute aide. C’est aussi savoir quelle information demander, à quel moment, puis continuer seul. Sinon, on finit par créer une injonction assez formidable : « Sois plus autonome, participe davantage… mais ne demande surtout pas trop d’aide pour pouvoir le faire. » Faudrait savoir ! Et mon téléphone, maintenant Oui, je suis beaucoup sur mon téléphone. Encore une fois : coupable ! Sauf que mon téléphone n’est pas seulement un rectangle sur lequel je fais défiler des âneries pour tuer le temps. Pour une personne aveugle, le numérique est aussi une formidable porte ouverte sur le monde. Je communique. Je lis. Je m’informe. J’écris. Je travaille sur mon blog. Je prépare des articles. Je cherche des informations. Je reste en contact avec des gens. Et oui, parfois je me divertis. Quelle horreur ! Le téléphone est un outil comme un autre. On peut en abuser, bien sûr. Moi le premier. Mais voir quelqu’un assis avec un téléphone dans la main ne permet pas de savoir ce qu’il est en train de faire, et encore moins de résumer sa vie. « Tes activités radio ne sont pas très intéressantes » Celle-là aussi, elle m’est restée en travers. Parce que la radio, j’aime ça. CB, PMR446, communications avec les Amis du Lac… J’écoute, j’échange, je prends des informations, je les entre parfois dans mon ordinateur. Vu de l’extérieur, oui, je peux être assis pendant un moment avec une radio à côté de moi. Et alors ? Un pêcheur peut rester des heures devant son bouchon. Quelqu’un peut passer l’après-midi avec un livre. Un autre va courir vingt kilomètres. Moi, je peux écouter une fréquence en attendant qu’une station se manifeste. Ce n’est peut-être pas intéressant pour vous. Mais c’est intéressant pour moi. Et il y a une énorme différence entre : « La radio ne m’intéresse pas » et : « Tes activités radio ne sont pas très intéressantes. » La première phrase parle de vos goûts. La deuxième juge les miens. D’ailleurs, lors d’un appel VHF avec un port, je me suis retrouvé à écouter attentivement l’échange. Je ne l’aurais pas conduit de la même manière. J’aurais probablement parlé plus lentement, cherché davantage la concision et confirmé clairement une information importante du genre : « Reçu pour place Lima 12, Pegasus. » Est-ce que cela fait de moi le grand maître universel de la VHF marine ? Certainement pas. Je peux moi-même me tromper sur une procédure. Mais des années à pratiquer différentes formes de radio donnent quelques habitudes : écouter, attendre, transmettre une information courte et compréhensible, vérifier ce que l’on a reçu. Je n’irais pas expliquer à une professeure de mathématiques comment enseigner les équations. Alors peut-être peut-on également accepter que derrière mon petit poste radio et mon ordinateur se trouve une activité que je connais et que j’apprécie. Même si elle se pratique assis. Et puis il y avait la vie quotidienne Au début, faire la vaisselle, aucun problème. Deux fois par jour s’il le faut. Je participe à la vie du bord comme les autres. Mais lorsque cela commence à devenir un peu trop systématiquement mon activité, jarnibleu ! Je ne suis quand même pas parti trois semaines en croisière pour décrocher mon certificat professionnel de lave-vaisselle maritime. Même chose avec la nourriture. Pendant trois semaines, j’ai mangé très différemment de mes habitudes. Beaucoup de végétal, du quinoa, des salades de tomates coupées en tout petits dés qui, à mon goût, n’avaient franchement pas inventé la poudre. Très bien. D’autres adorent cette alimentation. Moi, arrivé dans la baie de Cannes avec des bateaux partout autour, j’avais envie d’un burger, d’une entrecôte, d’une glace, d’un cocktail et de trucs qui me faisaient simplement plaisir. Et je ne vois pas pourquoi je devrais m’en excuser. Même histoire avec le soleil. J’avais envie de m’installer un peu au soleil et je demandais simplement un coup de main pour mettre de la crème dans le dos. Réponse : mets plutôt un T-shirt. Parce qu’il y aurait trop de cochonneries dans la crème. Peut-être. Mais j’ai 36 ans. Je peux aussi décider si j’ai envie de mettre de la crème solaire et de profiter un moment du soleil. Conseillez-moi. Expliquez-moi. Mais laissez-moi décider. Même mon T-shirt ! À l’île d’Elbe, je m’achète un T-shirt sur un marché. Il me plaît. J’ai envie de le mettre. Réaction : surtout pas ! Il faudrait d’abord le laver parce qu’il peut contenir toutes sortes de résidus. Et probablement que laver un vêtement neuf avant de le porter est une excellente habitude. Mais arrivé à ce stade de la croisière, j’avoue avoir intérieurement levé les yeux au ciel. Ma mère ne m’a jamais systématiquement lavé chaque T-shirt avant sa première sortie. À l’heure où j’écris ces lignes, j’ai l’immense plaisir de vous annoncer que j’ai survécu. Encore une fois, ce n’est pas le T-shirt. Ce n’est jamais le T-shirt. C’est l’accumulation. Le sport. La mobilité. L’autonomie. Le téléphone. La radio. La nourriture. Le soleil. La manière de demander de l’aide. Et maintenant le T-shirt. Au bout d’un moment : bon sang de bonsoir, laissez-moi respirer ! Quand plus rien ne semble être assez bien C’est probablement ça qui m’a le plus atteint pendant ces trois semaines. Cette impression que ce que je faisais n’était jamais vraiment suffisant. Je participais aux manœuvres. Pas assez mobile. Je faisais la vaisselle. Mais je n’étais pas assez autonome. Je fais du sport une fois par semaine. Pas assez. Je pratique la radio. Pas assez intéressant. Je tiens un blog auquel je consacre énormément de temps. Ce n’est pas un travail rémunéré. Je passe du temps sur mon téléphone. Trop. À force, oui, j’ai fini par davantage me mettre en retrait, notamment vers l’île d’Elbe. Parce que j’étais fatigué. Et parce qu’au bout d’un moment, lorsqu’on a l’impression que ce que l’on fait sera de toute manière insuffisant, une petite voix commence à dire : « Eh bien démerdez-vous. » Ce n’est probablement pas la meilleure réaction. Mais c’est humain. Mon travail aussi est un choix Je travaille comme massothérapeute indépendant. Pas autant que je le voudrais. Je ne vais pas raconter le contraire. Dans une ville comme Pully où l’offre en massothérapie est importante, développer une clientèle n’est pas une promenade de santé. Mais j’ai choisi cette activité. J’ai choisi aussi une certaine liberté. Peut-être qu’avec un autre métier, un patron, des horaires fixes et cinq semaines de vacances annuelles, je travaillerais davantage. Peut-être aussi que je n’aurais jamais pu partir trois semaines sur Pegasus. Les choix ont des avantages et des inconvénients. Ils ne sont pas forcément ceux que ferait quelqu’un d’autre. Et c’est très bien ainsi. Heureusement, il y avait le vent Parce qu’il ne faudrait pas non plus transformer cette croisière en trois semaines d’enfer. Ce serait faux. J’ai aimé naviguer. Et finalement, c’est peut-être pendant les navigations que j’étais le mieux. Quand le vent rentrait, il n’y avait plus grand-chose à discuter. Il fallait faire. Alors je faisais. Je winchais. Je participais aux manœuvres. Je sentais le bateau travailler. Et pendant ce temps-là, je ne pensais ni à mon autonomie, ni à mon téléphone, ni au nombre d’heures de sport que j’aurais dû faire pendant la semaine. J’étais simplement un équipier sur un voilier. Et c’était très bien comme ça. Nos choix sont différents Voilà probablement tout ce que j’aurais aimé faire comprendre. Nos choix sont différents. Je ne prétends pas que les miens sont parfaits. Je devrais probablement bouger davantage. Je pourrais certainement passer moins de temps assis. Je pourrais probablement lâcher quelquefois mon téléphone. Je peux améliorer des choses. Comme tout le monde. Mais ce n’est pas parce que ma vie ne correspond pas à la vôtre qu’elle est mal remplie. Ce n’est pas parce qu’une activité ne vous intéresse pas qu’elle est sans intérêt. Ce n’est pas parce que je demande de l’aide que je manque d’autonomie. Ce n’est pas parce que je prends mon temps pour me déplacer sur un bateau que je suis moins capable. Et ce n’est pas parce que j’en chie pendant quatre heures dans un pierrier sous une chaleur de plomb que toute ma condition physique et mon autonomie peuvent être résumées en une phrase. Je ne demande pas qu’on me trouve formidable. Je ne demande pas une médaille parce que je navigue, parce que je skie, parce que je tiens un blog, parce que je fais de la radio ou parce que j’ai terminé une randonnée difficile. Je demande quelque chose de beaucoup plus simple. Ne transformez pas chaque différence en défaut à corriger. Vous pouvez me conseiller. Vous pouvez me dire lorsque vous pensez que je me trompe. Vous pouvez même me dire des choses que je n’ai pas envie d’entendre. Mais parlez-moi. À moi. Et acceptez aussi qu’après vous avoir écouté, je puisse répondre : « Merci. Mais je vais faire autrement. » Parce que l’autonomie, finalement, c’est peut-être aussi ça. Pouvoir demander de l’aide lorsqu’on en a besoin. Pouvoir écouter un conseil sans être obligé de le suivre. Pouvoir choisir ses activités, même lorsqu’elles se pratiquent assis. Pouvoir manger une entrecôte quand on en a ras le bol du quinoa. Et pouvoir mener une vie qui ne ressemble pas forcément à celle que quelqu’un d’autre aurait choisie pour nous. Je suis aveugle. Pas en examen permanent. Et, bon sang de bonsoir, j’aimerais bien qu’on arrête parfois de confondre les deux. Aveugle mais capable !

vendredi 28 août 2026

Une photo vaut mille mots… sauf quand on ne la voit pas !

Salut à toutes et à tous ! Aujourd’hui, j’ai envie de parler d’un sujet qui paraît banal : les photos. Nous en croisons partout. Sur Facebook, sur les sites Internet, dans nos messageries, sur nos smartphones, dans les articles, sur les réseaux sociaux… Pour quelqu’un qui voit, il suffit généralement de regarder. Pour moi, forcément, ça se passe autrement. Je suis complètement aveugle. Une photo, je ne la vois donc pas. Pourtant, cela ne veut pas dire que je ne peux pas savoir ce qu’elle représente, la comprendre, choisir une photo parmi plusieurs ou même décider laquelle je souhaite publier. Les outils ont énormément évolué et, aujourd’hui, les descriptions automatiques rendent déjà de sacrés services. Mais il reste aussi quelques situations où l’on se dit : « Ah merde… Facebook n’a pas pu décrire l’image ! » Et là, tout devient tout de suite beaucoup moins intéressant. Une description, même courte, change déjà beaucoup de choses Lorsque je parcours Facebook ou que je rencontre une image ailleurs, je n’ai pas nécessairement besoin qu’on me fasse immédiatement une description de vingt lignes. Souvent, quelques informations suffisent pour commencer. Les descriptions proposées par Facebook ou par Apple font d’ailleurs assez bien le travail dans beaucoup de situations. Elles restent parfois sommaires, certes, mais elles me permettent au moins de savoir ce que représente globalement l’image. Et bien souvent, c’est suffisant. Si je parcours rapidement des publications, je n’ai pas forcément envie que VoiceOver me lise pendant trois minutes la position de chaque personne, la couleur de chaque vêtement, ce qu’il y a au premier plan, au deuxième plan, à l’arrière-plan et la perspective de la photo. Parfois, je veux simplement savoir ce qu’il y a dessus et continuer. En revanche, si la photo m’intéresse particulièrement, là, je peux avoir envie d’aller beaucoup plus loin. Et c’est là que d’autres outils entrent en jeu. Quand j’ai envie d’en savoir davantage J’utilise notamment des applications comme Be My Eyes, Seeing AI ou ScribeMe, qui peuvent fournir des descriptions beaucoup plus détaillées. Elles peuvent aller plus loin dans l’analyse d’une scène, parler des différents éléments présents sur l’image, de leur disposition, parfois de la perspective et de nombreux autres détails. Il m’arrive même de vouloir comparer les descriptions données par plusieurs outils. Pourquoi ? Tout simplement parce que chacun peut mettre l’accent sur des éléments différents. En croisant les informations, je peux obtenir une représentation encore plus précise de ce que contient l’image. À ma connaissance, je n’ai pas encore rencontré de cas où deux outils m’auraient donné des descriptions complètement contradictoires. Cela arrivera peut-être un jour. Aucun système n’est infaillible. Mais ce que je trouve surtout intéressant, c’est que la technologie permettant de décrire correctement une image existe déjà. Et c’est là que j’aimerais voir les grands acteurs du numérique aller encore plus loin. Pourquoi devrais-je forcément avoir plusieurs applications sur mon smartphone simplement pour pouvoir demander : « Bon, qu’est-ce qu’il y a vraiment sur cette photo ? » Une description courte d’abord, les détails si je les veux À mon sens, le système idéal serait finalement assez simple. Lorsqu’une image apparaît, mon lecteur d’écran pourrait commencer par me donner une description courte. Si elle me suffit, parfait. Je continue. Si l’image m’intéresse, je pourrais demander une description beaucoup plus détaillée. Parce que l’accessibilité, ce n’est pas forcément recevoir systématiquement le maximum d’informations possible. C’est aussi pouvoir choisir les informations dont on a besoin au moment où on en a besoin. Et selon la situation, mes besoins ne sont pas les mêmes. Si je parcours rapidement Facebook, je veux peut-être simplement identifier la photo. Si je prends le temps de m’y intéresser, alors oui, racontez-moi davantage. « L’image contient peut-être du texte » Et puis il y a les grands moments. Vous tombez sur une image et votre lecteur d’écran vous annonce quelque chose du genre : « L’image contient peut-être du texte. » Merci les gars ! Mais lequel ? Savoir qu’il y a peut-être du texte quelque part sur l’image me fait une belle jambe si c’est justement ce texte que je cherche à connaître. Même chose avec certaines captures d’écran. Si l’on m’annonce : « Image représentant une capture d’écran d’un smartphone. » Bon… Soyons francs : je m’en fiche un peu. Ce que je voudrais savoir, c’est ce qu’il y a sur cette fichue capture d’écran. Est-ce une conversation ? Une publication ? Un message d’erreur ? Un réglage ? Une application ? Et surtout : qu’est-ce qui est écrit ? Une description peut donc être techniquement correcte tout en étant pratiquement inutile. Et ça, c’est une différence importante. Et les affiches photographiées de guingois… Alors là, on entre parfois dans une autre dimension. Une affiche contenant beaucoup de texte peut déjà être compliquée à analyser automatiquement. Mais prenez maintenant cette même affiche, photographiez-la de travers, avec du texte tout petit, éventuellement un élément qui en masque une partie, une mauvaise perspective ou d’autres joyeusetés… Et bonne chance ! Les outils de reconnaissance peuvent faire des choses impressionnantes, mais ils ne font pas de miracles à chaque fois. Et moi, contrairement à quelqu’un qui voit, je ne peux pas simplement regarder l’image, zoomer sur le petit texte dans un coin et remettre mentalement l’affiche dans le bon sens. Alors il existe une solution extrêmement compliquée, nécessitant probablement plusieurs ingénieurs, quelques millions de francs et quinze années de recherche. Non, je plaisante. Écrivez simplement les informations importantes dans le texte de la publication. Vous voulez mettre votre jolie affiche ? Mettez-la ! Je ne demande certainement pas aux gens d’arrêter de publier des images. Mais s’il s’agit d’un événement, ajoutez par exemple dans le texte : la date, l’heure, le lieu, le prix, le moyen de s’inscrire et les informations essentielles. L’affiche reste là pour ceux qui veulent la regarder, et moi, je peux accéder directement aux renseignements importants. Tout le monde y gagne. Faut-il alors décrire absolument toutes les photos ? Pour moi, non. Ou, plus exactement : ça dépend. Les descriptions automatiques font déjà correctement le travail dans beaucoup de situations. Si elles me permettent de savoir suffisamment précisément ce que représente une photo, je n’ai pas nécessairement besoin que son auteur écrive lui-même un roman pour la décrire. En revanche, certaines images méritent davantage d’explications. Parce que l’auteur sait quelque chose qu’une intelligence artificielle ne connaît pas forcément : pourquoi il a choisi cette photo et ce qu’il veut montrer avec elle. Une description humaine peut alors apporter le contexte qui manque. Je ne demande donc pas qu’on me raconte chaque pixel. Je demande simplement d’avoir accès à l’image et à ce qui est important dedans. Parfois quelques mots suffisent. Parfois la description automatique suffit. Et parfois, il faut aller plus loin. Mais comment est-ce que je choisis mes propres photos ? Voilà une question que certaines personnes pourraient se poser. Si je ne vois pas les photos, comment puis-je savoir laquelle je vais publier ? En réalité, c’est assez simple. Je sais quelles sont mes photos les plus récentes. J’ai leur date. Les descriptions automatiques m’indiquent ce qu’elles représentent. En combinant ces informations, je peux généralement savoir exactement quelle photo j’ai devant moi. Et si j’en ai plusieurs qui se ressemblent ? Je demande simplement davantage de détails à une application de description. C’est aussi simple que ça. Je peux comparer les informations données pour différentes images et décider ensuite laquelle je veux utiliser. Et il y a là une distinction qui me paraît importante. Je ne demande pas : « Je suis aveugle, choisissez une photo à ma place. » Je demande : « Donnez-moi suffisamment d’informations sur ces photos pour que je puisse choisir moi-même. » Ce n’est vraiment pas la même chose. Bien sûr, je peux aussi demander l’avis de quelqu’un si j’en ai envie. Mais une personne voyante peut elle aussi montrer deux photos à quelqu’un et demander : « Tu préfères laquelle ? » Ce n’est pas une question de cécité. C’est simplement demander un avis. L’accessibilité ne consiste pas à décider à ma place Et finalement, c’est peut-être là que se trouve le fond de tout ça. Je ne verrai pas davantage la photo parce qu’elle est accessible. Je suis aveugle, et ça ne va pas changer parce qu’un smartphone est capable de me décrire une image. En revanche, l’information contenue dans cette image peut devenir accessible. Et une fois que j’ai cette information, je peux décider ce que je veux en faire. Lire. Comprendre. Comparer. Choisir. Partager. Publier. Ou décider que cette photo ne m’intéresse absolument pas et passer à la suivante. L’accessibilité ne consiste pas forcément à faire les choses à la place d’une personne. Elle consiste à lui donner les moyens de les faire elle-même. Les descriptions automatiques ont déjà énormément progressé. Les outils spécialisés montrent jusqu’où il est possible d’aller. Il reste maintenant à intégrer davantage ces possibilités directement dans les systèmes et les services que nous utilisons tous les jours. Cela éviterait notamment de devoir multiplier les applications simplement pour obtenir une information qui pourrait être accessible dès le départ. Alors oui, continuez à publier vos photos. Continuez à partager vos souvenirs, vos affiches, vos captures d’écran, vos bateaux, vos chevaux, vos paysages et tout ce que vous voulez. Mais de temps en temps, pensez simplement à celui qui tombe dessus avec VoiceOver ou JAWS et qui entend : « L’image contient peut-être du texte. » Parce qu’à ce moment-là, il risque fort de répondre : « C’est formidable… mais lequel ? » Et s’il dispose enfin de l’information nécessaire ? Eh bien, laissez-le faire le reste. Aveugle mais capable !

lundi 24 août 2026

Vingt ans plus tard, je remonte à cheval !

Aujourd’hui, je vous emmène avec moi pour un retour un peu particulier… et surtout très attendu : après vingt ans sans monter à cheval, j’ai remis le pied à l’étrier ! Une reprise pleine de sensations, de souvenirs, d’émotion et surtout de plaisir. Alors, en selle : je vous raconte tout ! Il y a parfois des activités que l’on arrête sans vraiment avoir décidé de les abandonner. La vie avance, les études arrivent, les horaires changent, les distances deviennent compliquées… et un jour on réalise que vingt ans ont passé. C’est exactement ce qui m’est arrivé avec l’équitation. Et aujourd’hui, vingt ans après être monté à cheval pour la dernière fois, j’ai remis le pied à l’étrier. Si je devais résumer cette journée en un seul mot, je n’aurais même pas besoin de réfléchir : Plaisir. Une histoire commencée en 1999 J’ai commencé l’équitation vers 1999, alors que j’avais environ neuf ans. À l’origine, il y avait une raison assez particulière : travailler ma posture. J’ai toujours eu cette fâcheuse tendance à me tenir un peu trop penché vers l’avant, et l’équitation devait notamment m’aider à me redresser. Et ça avait plutôt bien fonctionné. Impossible aujourd’hui de me souvenir si, à neuf ans, j’étais immédiatement enthousiaste à l’idée de monter à cheval ou si j’y suis allé simplement parce qu’on me proposait cette activité. Une chose est certaine : j’ai très vite aimé ça. J’ai continué pendant plusieurs années, notamment à Essert-Pittet, près d’Yverdon, avec Véronique. Et Véronique, si jamais tu tombes un jour sur cet article, tu vas certainement te reconnaître ! Je me souviens aussi des chevaux. Il y eut notamment Hard Rock, puis Señorito, deux magnifiques chevaux blancs. Avec le temps, Señorito et moi avions appris à bien nous connaître. J’ai même eu la chance de découvrir avec lui quelque chose dont je garde encore aujourd’hui un souvenir extraordinaire : le galop. Difficile de décrire exactement ce que l’on ressent dans ces moments-là. Vingt ans après, le mot qui me vient est peut-être simplement liberté. Puis, en 2005, j’ai arrêté. Pas à cause d’une mauvaise expérience. Pas parce que je n’aimais plus les chevaux. Simplement parce que la vie en avait décidé ainsi. J’étais en formation, il fallait davantage se consacrer au scolaire, les horaires devenaient plus difficiles à faire coïncider et Pully–Essert-Pittet représentait quand même une certaine distance. L’équitation est progressivement sortie de mon quotidien. Pendant vingt ans, j’ai arrêté de monter à cheval. Mais je n’ai jamais cessé d’aimer les chevaux. Un cadeau de Noël qui rouvre une porte Et puis ma sœur a eu une idée. Elle savait que j’avais monté pendant plusieurs années et surtout que j’avais beaucoup aimé cela. À Noël dernier, elle m’a donc offert un bon pour aller monter au Manège du Chalet-à-Gobet, sur les hauts de Lausanne. Et ce vendredi 21 août 2026, le moment est enfin arrivé. Dehors, autant le dire franchement, il tombait des cordes ! Heureusement, la séance avait lieu dans le grand manège couvert. Il y faisait tout de même assez cru, mais franchement, à ce moment-là, la météo était bien secondaire. J’étais surtout heureux. Un peu tendu également, mais pour une raison très simple : je ne connaissais pas encore le cheval que j’allais monter. Ce cheval s’appelait Spice. Et je crois que nous avons assez rapidement compris tous les deux que ça allait bien se passer. Faire connaissance avec Spice Avant de monter, il y a d’abord le cheval. J’ai donc commencé par brosser Spice. Avec Mylène, qui m’accompagnait pour cette reprise et avec qui le contact a été immédiatement très sympathique, nous l’avons ensuite préparé et sellé. J’ai demandé de quelle couleur était Spice. On m’a répondu qu’il était d’un joli brun, couleur cannelle. Avec un nom pareil, finalement, ça lui va plutôt bien ! Il mesure environ 1,50 m au garrot et possède une belle présence. Il est assez imposant, mais ce qui m’a surtout marqué, c’est son caractère. Spice est affectueux, sensible, calme et apaisant. J’aime énormément les chevaux pour cela. Il y a quelque chose dans leur présence qui m’apporte du calme et de la sérénité. Et avec Spice, je l’ai immédiatement retrouvé. Pied à l’étrier… vingt ans après Puis est arrivé le moment de monter. Pas d’adaptation particulière : directement depuis le sol, un pied dans l’étrier et me voilà en selle, sans aide. Et là, première nouveauté. Pendant mes années d’équitation, j’avais surtout connu le matériel d’équitation anglaise. Cette fois, Spice était équipé western. La selle est différente. Elle est notamment conçue pour offrir une assise adaptée aux longues périodes à cheval et possède le fameux pommeau à l’avant. J’ai également trouvé les étriers particulièrement stables et l’ensemble très confortable. La bride et la manière d’utiliser les rênes différaient également de ce que j’avais connu autrefois. Mylène m’a donc expliqué comment travailler avec ce matériel. Et très vite, une évidence : vingt ans ou pas, ça ne s’oublie pas. C’est comme le vélo. Les réflexes sont revenus naturellement. Et puis Spice est parti au trot… Nous avons commencé au pas, puis nous sommes passés au trot. Et pas uniquement quelques foulées pour dire que j’avais trotté ! Trot normal, trot enlevé, puis trot en suspension. Je m’attendais peut-être à devoir rechercher mes mouvements pendant quelques instants. Eh bien non. Ils sont revenus immédiatement. Aucune correction n’a été nécessaire. Mon corps semblait se souvenir parfaitement de ce qu’il avait appris vingt ans auparavant. Et au trot, j’ai retrouvé exactement pourquoi j’aimais tellement l’équitation. Sentir les pas du cheval. Son rythme. Ses mouvements. Ses réactions. Sentir son corps travailler sous le mien et progressivement ne plus subir son mouvement, mais l’accompagner. Au trot enlevé, par exemple, il faut entrer dans le rythme. Les foulées se succèdent régulièrement et, très vite, on finit presque par compter inconsciemment. On sait quand se lever, quand redescendre, sans devoir réfléchir à chaque mouvement. Pendant un moment, il n’y avait plus grand-chose d’autre. Spice et moi. Cette sensation de presque ne faire plus qu’un avec le cheval était toujours là. Après vingt ans. Un cheval d’une finesse incroyable Une autre chose m’a beaucoup marqué chez Spice : sa finesse. Il n’est pas nécessaire de faire de grands gestes. Une petite indication avec les jambes ou les mains, une légère pression correctement donnée, et il comprend. Mylène me donnait les indications à la voix et gardait Spice à la longe, en prenant progressivement davantage de distance. Mais c’était bien moi qui travaillais avec lui. Et cette finesse m’a immédiatement rappelé quelque chose que je connais particulièrement bien : la barre d’un voilier. Lorsqu’on barre, on apprend rapidement que les grands mouvements ne servent à rien. Une petite action peut suffire. On ressent la réponse du bateau, on anticipe, on accompagne et on ajuste. Avec Spice, j’ai retrouvé quelque chose de très proche. Une indication. Une réaction. Une sensation. Puis éventuellement une correction. Avec évidemment une différence fondamentale : Spice est un être vivant, sensible, avec son caractère et ses propres réactions. Mais dans cette nécessité d’être fin, d’anticiper et de ressentir plutôt que de forcer, j’ai vraiment retrouvé quelque chose de la voile. Pendant quelques instants, j’étais au Texas ! Et forcément, avec une selle western, il fallait bien que mon imagination s’en mêle. Pendant quelques instants, j’ai oublié le Chalet-à-Gobet. Dans ma tête, j’étais au Texas, au milieu des grands espaces et des ranchs américains ! Bon… En réalité, nous étions toujours sur les hauts de Lausanne et dehors il pleuvait à verse. Mais laissez-moi rêver ! C’est aussi cela que j’aime dans certaines activités : elles peuvent vous emmener très loin sans que vous ayez besoin de partir quelque part. Et quand on est aveugle, comment fait-on ? Finalement, dans mon cas, assez simplement. Il faut évidemment un cheval calme et adapté, ainsi qu’une personne compétente pour donner les bonnes indications. Mylène me guidait à la voix et Spice restait à la longe pour cette reprise. Elle pouvait progressivement s’éloigner tandis que je travaillais avec lui. Et c’est à peu près tout. Je n’avais pas besoin que quelqu’un fasse les mouvements à ma place. Je ressentais Spice, son allure, ses changements de rythme et ses réactions à mes indications. Encore une fois, être aveugle demande parfois une adaptation. Mais l’adaptation n’est pas l’activité. Elle est simplement ce qui permet de pratiquer l’activité. J’ai également découvert une autre facette du travail de Mylène qui m’a beaucoup touché : elle accompagne aussi des personnes ayant d’autres atteintes à la santé, notamment des personnes en chaise roulante, afin de leur permettre elles aussi de goûter au plaisir de monter à cheval. Je ne connais évidemment pas les situations particulières de chacun ni les adaptations mises en place, et je ne vais donc pas parler à leur place. Mais le simple fait de savoir que l’on cherche à permettre à des personnes ayant des besoins très différents de profiter elles aussi de ce plaisir me touche beaucoup. Connaître son matériel Cette séance m’a également donné envie d’en apprendre davantage sur l’équitation western. Et là encore, je fais un parallèle avec la voile. Sur un bateau, j’aime savoir ce que j’utilise. Comprendre les voiles, les cordages, les réglages, le gréement et leurs effets permet de mieux comprendre le comportement du voilier. À cheval, j’ai envie de faire pareil. Connaître le cheval, évidemment, mais également comprendre la selle, la chabraque, la bride, les rênes, les étriers et la manière dont tout cela fonctionne. Je connaissais surtout le matériel anglais. Eh bien maintenant, j’ai de nouvelles choses à apprendre ! Et ça me plaît. Déjà terminé ? Je ne saurais même pas dire précisément combien de temps tout cela a duré. Une petite heure, probablement. Pour moi, c’est passé beaucoup trop vite. À la fin, nous avons ramené Spice à la place de pansage. Nous l’avons dessellé et je l’ai encore félicité, comme je le faisais pendant la séance lorsqu’il répondait correctement à ce que je lui demandais. Puis Mylène l’a ramené à son box. Et moi ? Je tremblais. Pas de peur. Je n’ai d’ailleurs pas eu peur une seule fois pendant cette reprise. C’était simplement l’émotion de retrouver, après vingt ans, des sensations merveilleuses que je pensais appartenir à mon passé. Ma sœur était là. Elle a pu assister à la séance et en filmer quelques petits moments. Je crois qu’elle a rapidement compris qu’elle avait plutôt bien choisi son cadeau ! Elle ne m’avait finalement pas seulement offert une séance à cheval. Elle venait de me permettre de rouvrir une porte fermée depuis vingt ans. Et maintenant ? Mylène m’a déjà parlé d’une possibilité qui me plaît beaucoup : lorsque le temps sera meilleur, pourquoi ne pas partir un jour en promenade en forêt avec Spice et elle ? Évidemment que l’idée me tente ! Et le galop ? Oui… Pourquoi pas un jour ? Mais chaque chose en son temps. Avec Señorito, autrefois, nous nous connaissions bien. Spice et moi venons seulement de nous rencontrer. Avant de penser au galop, j’ai envie d’apprendre à mieux le connaître, de découvrir davantage ses réactions et de construire cette confiance. Et si un jour les conditions sont réunies, retrouver cette sensation de liberté au galop serait évidemment magnifique. Pour l’instant, j’ai surtout envie de continuer à monter dès que l’occasion se présentera. Quelques heures après la séance, mon dos et mes genoux me rappellent quand même que vingt ans se sont écoulés ! Demain, quelques courbatures viendront probablement compléter le tableau. Mais franchement ? Je les prends volontiers. Si vous avez envie d’essayer… Si une personne aveugle, malvoyante ou ayant un autre handicap lit cet article et se dit : « Moi aussi, j’aimerais essayer, mais je ne sais pas si c’est pour moi… » je lui répondrais quelque chose de très simple : Si tu en as envie, essaie. Avec un encadrement compétent et les adaptations nécessaires lorsqu’il en faut, évidemment. Mais ne laisse pas une envie enfermée dans un tiroir simplement parce que tu ne sais pas encore si tu en es capable ou si l’activité va te plaire. Essaie d’abord. Si ça te plaît : génial ! Si ça ne te plaît finalement pas : ce n’est pas grave. Au moins, tu auras essayé avant de décider. Parce que parfois, certains plaisirs restent vingt ans dans un tiroir. Il suffit d’avoir l’occasion de le rouvrir pour découvrir qu’ils n’avaient jamais vraiment disparu. Et moi, si je devais encore résumer cette journée en un seul mot ? Toujours le même : PLAISIR. 🐴

jeudi 13 août 2026

Être aveugle, ce n'est pas parler uniquement de cécité

Salut à tous, Aujourd'hui, j'ai envie de faire tomber encore un petit cliché. Ou au moins de le faire vaciller un peu. Quand on parle d'une personne aveugle, quels sujets viennent spontanément à l'esprit ? La cécité, bien sûr. L'accessibilité. Le braille. Les lecteurs d'écran. Les difficultés du quotidien. Tout cela existe. Tout cela est important. Et vous savez que j'en parle régulièrement sur ce blog. Mais il y a un petit problème. Nous ne sommes pas aveugles vingt-quatre heures sur vingt-quatre au point de ne plus être autre chose. Je suis aveugle, certes. Mais je suis aussi passionné de voile, de radio, de ski, d'informatique, de musique, de cuisine et de bien d'autres choses. Et parfois, j'ai simplement envie de vous parler de ça. « Mais comment tu fais ? » C'est probablement l'une des questions que j'entends le plus lorsque je parle de mes activités. Comment tu fais pour skier ? Comment tu fais sur un voilier ? Comment tu utilises une radio ? Et vous savez quoi ? Continuez à poser la question ! La surprise ne me dérange absolument pas. Elle est même parfaitement compréhensible. Dans les représentations habituelles de notre société, on imagine encore difficilement une personne aveugle skis aux pieds, sur un voilier, avec une radio à la main ou accrochée à un baudrier d'escalade. Je ne vais pas en vouloir à quelqu'un parce qu'il n'y avait simplement jamais pensé. En revanche, lorsqu'on me demande : « Mais comment tu fais ? » j'explique. Sur les pistes, si je peux montrer comment fonctionne le guidage, je montre. À bord d'un bateau, je peux expliquer ce que je fais, montrer le matériel et les manœuvres auxquelles je participe. Pour la radio, je peux expliquer comment j'utilise les appareils et ce dont j'ai besoin pour qu'ils soient accessibles. Et très souvent, à la fin de la discussion, quelqu'un a appris quelque chose. Moi aussi, parfois. C'est comme ça qu'on fait tomber un cliché : pas forcément en donnant une leçon, mais simplement en discutant. Les enfants, eux, ne tournent pas autour du pot Il y a d'ailleurs un public que j'aime particulièrement dans ce genre de situation : les enfants. Eux sont souvent extraordinirement naturels. Ils viennent. Ils demandent. Pourquoi tu ne vois pas ? Comment tu fais ça ? Pourquoi tu utilises ce matériel ? Et comment ça marche ? Ils y vont franchement. Et j'adore ça. C'est spontané, c'est curieux et, souvent, c'est franchement trop chou. Ils veulent comprendre. Alors j'explique. Les adultes hésitent parfois davantage. Ils ont peur de poser une question maladroite ou de dire quelque chose qu'il ne faudrait pas. À ceux-là, j'ai envie de dire quelque chose de très simple : osez demander. Il n'y a pas de mauvaise question lorsqu'elle est posée avec l'envie sincère de comprendre. Toute question mérite une réponse. Remplaçons « impossible » par « comment ? » Il m'est finalement assez rarement arrivé qu'une personne me dise directement : « Non, ça, un aveugle ne peut pas le faire. » Le problème est souvent beaucoup plus diffus. Certaines activités, certains appareils ou certaines organisations ont simplement été conçus sans que personne n'imagine qu'une personne aveugle pourrait un jour vouloir les utiliser. La radio en est un bon exemple. Une radio n'est pas intrinsèquement impossible à utiliser lorsqu'on ne voit pas. Il faut simplement que son interface soit utilisable : boutons repérables, informations accessibles, synthèse vocale lorsque c'est nécessaire, etc. Le problème n'est alors plus : « Un aveugle peut-il utiliser une radio ? » mais : « Quel appareil lui permettra de l'utiliser ? » Ça change complètement la question. C'est exactement la même chose dans beaucoup d'activités. Parfois, il faut adapter. Parfois, il faut guider. Parfois, il faut modifier une manière de faire. Et parfois… il ne faut absolument rien changer. Alors, avant de penser : « Un aveugle ne peut probablement pas faire ça », essayons plutôt : « Comment pourrait-il le faire ? » Et encore mieux : demandons-lui directement. La réponse pourrait être beaucoup plus simple qu'on ne l'imagine. Mais faut-il alors arrêter de parler d'accessibilité ? Certainement pas ! Ce serait complètement absurde. Quand quelque chose n'est réellement pas accessible, il faut le dire. Quand une interface empêche une personne aveugle d'utiliser un service, il faut en parler. Quand une formation ou du matériel pourrait être rendu accessible avec quelques adaptations raisonnables, il faut poser la question. Je l'ai fait, notamment concernant la VHF marine et la formation SRC. Et je continuerai à le faire. Parce que dans ce cas, la question dépasse potentiellement ma petite personne. Si je rencontre cet obstacle aujourd'hui, quelqu'un d'autre pourrait le rencontrer demain. Et oui, parfois, prendre position fait bomber quelques plumes. Ce n'est pas très grave. On peut être en désaccord et continuer à discuter. Mais parler d'accessibilité simplement pour parler d'accessibilité ? Comme diraient nos amis québécois : ça n'a pas d'bon sens ! La cécité doit être présente sans diriger le contenu C'est probablement là que je place ma propre ligne. Ma cécité fait partie de moi. Elle n'a aucune raison de disparaître de ce blog. Mais elle n'a pas non plus besoin de prendre le volant à chaque article. Si je raconte une journée de navigation sur le Léman, le sujet principal est la navigation. Si je raconte un QSO radio, le sujet principal est la radio. Si je parle de ski, nous allons parler de ski. Et si je vous raconte comment je prépare une entrecôte… eh bien, nous allons parler d'entrecôte ! Je ne vais quand même pas vous présenter : « L'exploit extraordinaire d'un aveugle réussissant héroïquement à cuire un morceau de viande. » Faut peut-être pas pousser non plus ! 😄 J'ai d'ailleurs déjà consacré un article à ma manière de préparer une entrecôte, et il a été apprécié. Pourquoi ? Probablement parce que les lecteurs peuvent aussi simplement avoir envie de parler cuisine. Et c'est très bien comme ça. Un article sur la radio peut simplement parler de radio J'ai également écrit sur la manière de parler en radio. Cet article aurait parfaitement pu être écrit par une personne voyante. Les règles de communication radio ne deviennent pas différentes simplement parce que celui qui tient le micro ne voit pas. Et c'est précisément ce que j'espère pour Blind Power. J'espère que vous lisez mes articles parce que les sujets vous intéressent, parce qu'une histoire vous fait sourire, parce qu'une expérience vous apprend quelque chose ou simplement parce que vous avez envie de savoir ce que je vais encore raconter. Pas uniquement parce que : « Ah, c'est le blog d'un aveugle. » Oui, son auteur est aveugle. C'est important. Cela apporte parfois un regard particulier à ce que je raconte. Mais la cécité fait partie de ma vie. Elle n'est pas le sujet de ma vie. Et du côté des personnes aveugles ? Je vais peut-être faire bomber encore quelques plumes avec ce passage. Tant pis, j'assume. Sur les réseaux sociaux, je vois évidemment beaucoup de publications concernant la cécité et l'accessibilité. Certaines sont indispensables. Des choses ne vont pas ? Parlons-en. Une application devient inaccessible ? Disons-le. Une situation pose problème ? Cherchons des solutions. Mais parfois, j'ai aussi envie de dire : parlez-nous de ce que vous aimez ! Vous aimez la musique ? Parlez de musique. Vous aimez l'art ? Parlez d'art. Vous aimez cuisiner ? Racontez-nous ce que vous préparez. Vous êtes passionné de radio ? Parlez radio. De sport ? Parlez sport. De voyage ? Faites-nous voyager. De technologie ? Racontez-nous vos découvertes. Et si demain vous avez quelque chose à dire sur l'accessibilité, dites-le aussi. L'un n'empêche absolument pas l'autre. Je force volontairement le trait, parce que les algorithmes des réseaux sociaux ont aussi tendance à nous montrer toujours davantage de ce que nous avons déjà regardé. Mais notre vie ne peut quand même pas se résumer à : « Cécité, accessibilité, ça ne va pas… aïe, aïe, aïe, au secours ! » Nous avons aussi des passions, des opinions, des compétences, des envies, des coups de cœur et probablement quelques casseroles sur le feu. Aveugle, mais capable Au fond, le message que j'aimerais laisser est extrêmement simple. Nous, personnes aveugles, sommes avant tout des êtres humains. Avec nos capacités. Nos défauts. Nos passions. Nos envies. Nos compétences. Nos limites aussi, évidemment. Nous pouvons faire énormément de choses. Certaines exactement de la même manière que les personnes voyantes. D'autres avec quelques adaptations. Et certaines ne nous intéresseront tout simplement jamais. Comme tout le monde. Alors si vous êtes voyant et que quelque chose vous intrigue, ne restez pas avec votre question. Demandez. « Comment tu fais ? » Je vous répondrai volontiers. Et si vous êtes aveugle et qu'une activité vous fait envie, osez également vous demander : « Comment pourrais-je faire ? » Il faudra peut-être adapter quelque chose. Peut-être trouver les bonnes personnes. Peut-être chercher le bon matériel. Peut-être essayer plusieurs fois. Mais ne décidez pas forcément que ce n'est pas pour vous avant même d'avoir cherché. Et surtout, parlons aussi de ce qui nous passionne. De voile. De ski. De radio. De musique. D'art. De cuisine. D'informatique. Ou de n'importe quoi d'autre. Et lorsqu'il faudra parler d'accessibilité, nous en parlerons aussi. Parce qu'au fond, tout cela tient dans une formule que vous connaissez déjà si vous passez régulièrement par ici : Aveugle, mais capable.

samedi 8 août 2026

Nos claviers ont une histoire… et si on réapprenait à taper

Bonjour à tous, Aujourd’hui, on va parler de quelque chose que nous avons presque tous sous les doigts quotidiennement et auquel, finalement, nous ne faisons plus vraiment attention : le clavier de nos ordinateurs. QWERTY, QWERTZ, AZERTY… Mac, PC, clavier de portable, clavier complet avec pavé numérique… Nous nous en servons pour écrire, naviguer, lancer des commandes, travailler ou simplement discuter. Mais pourquoi les lettres ne sont-elles pas rangées dans l’ordre alphabétique ? Pourquoi y a-t-il de petites bosses sur certaines touches ? Pourquoi trouve-t-on une touche Commande sur Mac, une touche Windows sur PC, Ctrl, Alt, Option, Fn et toutes les autres ? Et surtout : est-ce qu’on apprend encore vraiment à taper correctement ? Étant aveugle de naissance et utilisant un ordinateur depuis mon enfance, j’ai peut-être avec le clavier une relation un peu particulière. Je ne peux évidemment pas regarder les touches pour les chercher. J’ai donc dû apprendre très jeune à taper correctement. Et finalement, après toutes ces années, je me rends compte que ce que ma cécité m’a obligé à apprendre pourrait être utile à beaucoup de monde. Avant l’ordinateur, il y avait la machine à écrire Il faut commencer par rappeler une chose qui paraît évidente, mais qu’on oublie facilement : le clavier informatique n’est pas né avec l’ordinateur. Nos claviers sont les descendants directs de ceux des machines à écrire. Au XIXe siècle, différents inventeurs expérimentent des machines et des organisations de touches différentes. Christopher Latham Sholes et ses collaborateurs mettent progressivement au point dans les années 1870 la disposition qui donnera naissance au célèbre QWERTY. La machine Sholes & Glidden fabriquée par Remington contribue ensuite fortement à imposer cette disposition. Le premier modèle commercial de Remington utilise déjà l’organisation QWERTY, et le modèle suivant permet également de taper minuscules et majuscules. Autrement dit, lorsque nous posons aujourd’hui les mains sur un ordinateur ultramoderne, nous utilisons encore une organisation dont les racines remontent à environ un siècle et demi. Et le QWERTY n’est évidemment pas resté seul. Selon les pays et les langues sont apparues différentes variantes : AZERTY, notamment dans le monde francophone, QWERTZ dans plusieurs pays d’Europe centrale, QWERTY et bien d’autres dispositions. En Suisse, nous avons notre fameux QWERTZ suisse, pensé pour un pays où plusieurs langues cohabitent. Le clavier suisse permet notamment d’accéder aux caractères utilisés en français et en allemand. Les variantes suisse romande et suisse allemande reposent sur le même clavier physique, mais diffèrent notamment par la manière dont certains caractères accentués ou trémas sont directement obtenus. Et moi, c’est justement sur un QWERTZ suisse romand que j’ai appris. ASDF… JKLÉ : mes premiers pas en dactylographie J’avais environ 7 ou 8 ans lorsque j’ai commencé à apprendre sérieusement la dactylographie au CPHV, le Centre pédagogique pour élèves handicapés de la vue, à Lausanne. Et non, on ne commençait pas par apprendre des raccourcis compliqués ou par contrôler tout l’ordinateur. On apprenait d’abord… à écrire. La fameuse ligne de base. À gauche : A S D F À droite : J K L É Puis progressivement venaient les autres lettres : G, H, puis d’autres touches de la rangée supérieure et inférieure, jusqu’à construire mentalement tout le clavier. Il fallait apprendre deux choses différentes. D’abord : où se trouve la lettre ? Ensuite, et c’était parfois le plus difficile : quel doigt doit l’utiliser ? Au début, on peut très bien savoir où se trouvent S et D et malgré tout se tromper, parce que les doigts sont proches. Il faut apprendre à associer une zone du clavier à chacun des doigts. Avec le temps, on ne réfléchit plus. Je ne me dis pas : « Maintenant je dois aller chercher la lettre D. » Le doigt y va. C’est devenu de la mémoire musculaire. Et plus de trente ans après mes premières leçons de dactylographie, j’utilise toujours mes dix doigts. Deux minuscules bosses qui changent tout Parlons maintenant d’un détail que beaucoup d’entre vous ont probablement sous les doigts en lisant cet article. Passez votre doigt sur les touches F et J de votre clavier. Vous devriez sentir un petit relief. Ces repères servent à retrouver la position de base sans regarder le clavier. Pour quelqu’un qui voit, ils peuvent sembler anecdotiques. Pour moi, ils ne le sont absolument pas. Lorsque je pose les mains sur le clavier, je cherche les repères tactiles, puis je positionne mes doigts correctement. Une fois cette référence trouvée, tout le reste du clavier est à sa place. Sans ces repères, je pourrais toujours écrire : je connais évidemment mon clavier. Mais il me manquerait le moyen immédiat de savoir si mes mains sont correctement positionnées au départ. Et voilà une petite curiosité historique que j’ai moi-même connue : sur de nombreux anciens claviers Apple, les repères tactiles n’étaient pas sur F et J, mais sur D et K. Oui, D et K ! Ce n’est pas un faux souvenir. Apple l’expliquait elle-même dans une note technique des années 1990. La société reconnaissait également que cette disposition pouvait dérouter un utilisateur aveugle habitué aux repères F et J des autres claviers. Apple finira par rejoindre la disposition F et J. Lorsque j’ai connu le changement, ça ne m’a pas vraiment posé de problème. Au fond, avoir les repères sous les index avec F et J est assez logique. Il a simplement fallu retrouver pendant quelque temps toute la vitesse accumulée avec l’ancienne disposition. Et ça s’est fait rapidement. Apprendre à écrire avant d’apprendre à commander Au début de mon apprentissage, personne ne m’expliquait vraiment comment piloter entièrement le Mac au clavier. On m’apprenait la dactylographie. Point. La touche Pomme, devenue aujourd’hui Commande, Ctrl et toutes les autres possibilités de contrôle de la machine viendraient plus tard. À la maison, j’osais davantage expérimenter qu’en cours. J’ai ainsi découvert progressivement les touches modificatrices. Shift et Caps Lock avaient une logique assez évidente puisqu’elles servaient à écrire. Puis est venue la touche Pomme/Commande. Et tout à coup, une lettre ne servait plus seulement à écrire une lettre. Associée à une autre touche, elle pouvait commander l’ordinateur. Commande-O pour ouvrir. Commande-S pour sauvegarder. Commande-W pour fermer une fenêtre. Commande-Q pour quitter une application. Commande-P pour imprimer. Je n’avais d’ailleurs pas forcément conscience enfant que beaucoup de ces raccourcis venaient de mots anglais : Open, Save, Window, Quit, Print. On apprend la combinaison, puis elle devient automatique. C’est à ce moment-là que le clavier cesse d’être seulement le descendant de la machine à écrire. Il devient aussi le tableau de commande de l’ordinateur. Puis, en 2002, j’ai rencontré Windows Mon premier véritable contact avec un PC sous Windows arrive en 2002. Le clavier lui-même ne constituait pas une révolution. Un QWERTZ reste un QWERTZ : mes lettres n’avaient pas décidé de partir en vacances pendant la nuit. En revanche, certaines choses étaient nouvelles. La touche Windows, par exemple. Enfant, je trouvais assez déroutante cette touche qui ouvrait le menu Démarrer. Et puis il y avait surtout quelque chose de beaucoup plus spectaculaire : JAWS. Un ordinateur qui cause ? Ah bon ? OK… c’est donc comme ça que je vais m’en servir ! J’avais déjà appris la dactylographie. Je connaissais le clavier. JAWS venait maintenant ajouter une nouvelle couche : grâce au clavier, je pouvais non seulement écrire et lancer des commandes, mais également explorer l’interface avec un lecteur d’écran. Et là, pour une personne aveugle, le clavier prend encore une autre dimension. Commande sur Mac, Ctrl sur PC : deux philosophies On pourrait facilement transformer cet article en match : Mac contre PC : qui a le meilleur clavier ? Eh bien… désolé pour ceux qui espéraient un vainqueur. Pour moi, les deux se valent largement. Sur Mac, Commande tombe naturellement sous la main. Sur PC, Ctrl fonctionne très bien également. Les gestes sont différents, mais lorsqu’on connaît les deux systèmes, le cerveau s’adapte. Aujourd’hui, lorsque je passe de Windows au Mac, je ne me trompe pratiquement pas. Dans le sens inverse, cela peut encore m’arriver, notamment parce que les commandes de VoiceOver utilisent beaucoup Ctrl + Option. Sur Mac, VoiceOver appelle d’ailleurs cette combinaison les touches VO. On peut également utiliser Caps Lock comme modificateur VoiceOver, mais personnellement je préfère nettement Ctrl + Option. Sous Windows avec JAWS, la logique est différente. Voilà pourquoi comparer seulement « Commande sur Mac » avec « Ctrl sur Windows » ne raconte qu’une petite partie de l’histoire lorsqu’on utilise un lecteur d’écran. Il y a en réalité plusieurs couches : le clavier pour écrire ; le clavier pour commander le système ; et le clavier pour commander le lecteur d’écran. À force, toutes ces combinaisons deviennent des gestes. Tab : toute une philosophie à elle seule Prenons une touche extrêmement ancienne : Tabulation. Avec JAWS sous Windows, j’utilise beaucoup Tab pour avancer d’un élément à l’autre dans une interface. Maj + Tab permet évidemment de revenir en arrière. Avec VoiceOver sur Mac, je l’utilise moins de cette manière, car VoiceOver possède sa propre logique de navigation. C’est assez amusant : la touche physique est la même, mais son importance quotidienne change selon le système et le lecteur d’écran. Même chose avec la barre d’espace. À l’origine, son travail est assez évident : mettre un espace entre deux mots. Mais sur un ordinateur, Espace peut aussi servir à cocher une case ou à activer certains contrôles lorsqu’Entrée n’est pas la commande appropriée. Nos vieilles touches de machine à écrire ont donc appris énormément de nouveaux métiers ! Et le braille dans tout ça ? En 2002 arrive également pour moi quelque chose d’important : le braille informatique à 8 points avec les plages braille. Jusque-là, j’utilisais le braille papier traditionnel à 6 points. Le passage au braille informatique 8 points m’a paru assez naturel. Les points supplémentaires permettent notamment de représenter plus directement certaines informations et évitent dans certains contextes informatiques certaines conventions nécessaires en braille traditionnel, par exemple pour distinguer des caractères. J’ai également utilisé des plages comme la Focus 40, qui possèdent leur propre clavier braille. Il m’est donc arrivé de saisir directement du texte en braille. Mais si vous me demandez aujourd’hui ce que je préfère pour écrire beaucoup, ma réponse est immédiate : le clavier classique. Je le trouve tout simplement plus rapide. Le clavier braille garde évidemment tout son intérêt, notamment sur un bloc-notes braille autonome. Mais être aveugle ne signifie absolument pas devoir écrire exclusivement avec un clavier braille. Le clavier QWERTZ classique et la plage braille sont deux outils complémentaires. Le pavé numérique, Fn et les touches de fonction Grand clavier avec pavé numérique ou petit clavier de portable ? Encore une fois : ça dépend de ce que je fais. Je peux parfaitement travailler sans pavé numérique. Lorsque j’en ai un, je l’utilise pour certaines choses. Même constat pour les touches F1 à F12 et la touche Fn. Certains ordinateurs utilisent directement les touches de fonction pour le volume, la luminosité ou d’autres commandes, et demandent Fn pour obtenir réellement F1, F2, F3, etc. Est-ce gênant ? Pas vraiment. Il faut simplement le savoir. Et voilà peut-être l’un des problèmes du clavier moderne : il n’est pas forcément trop compliqué, mais il est devenu plus compliqué. Il faut tester. Chercher. Essayer. Apprendre. Heureusement, JAWS comme VoiceOver possèdent une aide clavier particulièrement pratique. On peut découvrir les touches et les commandes sans nécessairement déclencher leur action. C’est un excellent moyen d’apprendre. Mac ou Windows pour écrire ? Il existe quand même quelques petites différences. Sur mon QWERTZ suisse romand, les caractères courants ne me posent pas de problème sur l’un ou l’autre système. Pour les majuscules accentuées, je n’ai pas vraiment de préférence. En revanche, pour certains caractères typographiques français, je trouve le Mac plus pratique. C’est notamment le cas du œ ou des guillemets français « ». Sous Windows, certains caractères peuvent demander des méthodes ou combinaisons moins naturelles, notamment les fameux codes Alt dans certains usages. Ce n’est pas dramatique. Mais lorsqu’on écrit beaucoup, une combinaison directement mémorisée dans les doigts est toujours plus agréable que devoir interrompre sa frappe pour rechercher un caractère. Et puis quelqu’un a décidé de toucher à mon Ctrl droite… Nous arrivons maintenant aux claviers modernes. Et là, j’ai un petit compte à régler. Sur mon nouveau PC portable Dell Latitude, la disposition moderne a fait disparaître des touches auxquelles j’étais habitué, notamment dans la zone où les constructeurs installent désormais la touche Copilot. Et notamment : Ctrl droite. Alors là… Pourquoi ? Je me servais réellement des deux touches Ctrl. Ctrl-S. Ctrl-V. Ctrl-C. Ctrl-A. Ctrl-X. Lorsque l’on tape à dix doigts depuis des années, on ne choisit pas toujours consciemment quel Ctrl utiliser. Les mains ont appris les mouvements. Et soudain, le doigt tombe sur autre chose. Dans certaines dispositions modernes, la touche Copilot a également pris la place de la touche Menu contextuel. Or cette touche, je l’utilise ! On me répondra qu’on peut faire Maj + F10. Oui. Mais Maj + F10 est plus délicat à réaliser qu’appuyer simplement sur une touche dédiée. Et surtout, ce n’est pas parce qu’il existe un autre raccourci qu’une touche devenue familière depuis des années est devenue inutile. Microsoft a d’ailleurs reconnu le problème : depuis l’apparition de la touche Copilot sur certains appareils Windows 11 à partir de 2024, celle-ci peut remplacer Ctrl droite ou la touche Menu contextuel, et cela a posé des difficultés à des utilisateurs dépendant des raccourcis clavier et des technologies d’assistance, notamment des lecteurs d’écran. Je ne suis pourtant pas opposé à une touche Copilot. Pourquoi pas ? Mais pas en sacrifiant des touches utiles. Si je devais redessiner le clavier, je garderais Ctrl droite et Menu contextuel et je placerais éventuellement Copilot ailleurs, par exemple vers les touches de fonction. Une nouveauté peut être intéressante sans obligatoirement casser ce qui fonctionne depuis des décennies. Le clavier va-t-il disparaître ? J’espère franchement que non. On nous parle de dictée vocale, d’écrans tactiles, d’intelligence artificielle et de nouvelles manières d’interagir avec les machines. Très bien. Que ceux qui aiment dicter leurs textes le fassent. Personnellement, je trouve encore qu’il y a trop de ratés pour que cela remplace mon clavier. Et le tout tactile ? Pour une personne aveugle, ce n’est vraiment pas la même chose. Un écran tactile est une surface lisse. Un clavier physique possède des limites entre les touches, une disposition stable et surtout des repères tactiles. Mes doigts savent où ils sont. Ils savent où aller. Cette mémoire physique est extrêmement difficile à remplacer par une surface complètement plate. Les nouvelles technologies peuvent compléter le clavier. Elles n’ont pas forcément besoin de le tuer. Apprenez à taper ! Et j’arrive finalement au message que j’aimerais surtout transmettre, notamment aux plus jeunes. Apprenez à taper correctement. Lorsque j’ai fait mon CFC d’employé de commerce, quelque chose m’avait frappé : j’avais l’impression d’être pratiquement le seul à utiliser réellement la méthode des dix doigts. Beaucoup de gens savent utiliser un clavier. Mais combien ont réellement appris la dactylographie ? On voit des personnes taper avec deux, trois ou quatre doigts, regarder constamment leurs touches, chercher une lettre, revenir à l’écran, repartir chercher la suivante… Ça fonctionne. Bien sûr que ça fonctionne. Mais apprendre à taper correctement permet aux doigts de s’occuper du clavier pendant que le cerveau s’occupe du texte. Et j’ajouterais quelque chose qui me concerne directement en tant qu’utilisateur de synthèse vocale. Relisez-vous. Un texte rempli de fautes de frappe et écrit entièrement comme on parle peut devenir franchement indigeste lorsqu’il est lu par une synthèse vocale. Un lecteur humain voyant peut parfois corriger mentalement une faute presque sans s’en rendre compte. La synthèse vocale, elle, lit ce qu’on lui donne. Et lorsque les lettres sont dans le désordre, elle peut prononcer quelque chose de complètement différent. Alors oui, apprendre à taper correctement est aussi une petite manière de rendre ce que l’on écrit plus agréable à lire… et à écouter. Finalement, Mac ou PC ? Après tout cet article, vous attendez peut-être mon verdict. Mac ou PC ? Commande ou Ctrl ? VoiceOver ou JAWS ? Grand clavier ou petit clavier ? Pavé numérique ou pas ? Eh bien… Chacun a ses qualités. Je peux travailler avec les deux. Ce qui compte énormément, c’est de connaître son clavier. De savoir où sont les touches. De comprendre les raccourcis. De savoir utiliser les bons doigts. Et surtout de ne plus avoir besoin de réfléchir à chaque lettre. Mes premières leçons de dactylographie remontent à l’époque où j’avais environ 7 ou 8 ans. Aujourd’hui encore, lorsque je pose mes mains sur un clavier, je commence par chercher les deux petits repères tactiles. Les index trouvent leur place. Les autres doigts suivent. Et je peux écrire. Alors, si vous avez pris l’habitude de regarder constamment votre clavier, essayez peut-être quelque chose : apprenez progressivement la ligne de base, utilisez les bons doigts et entraînez-vous à ne plus chercher les touches des yeux. Au début, vous irez probablement moins vite. Puis les doigts apprendront. Et un jour, vous ne chercherez plus les lettres. Apprendre à taper correctement, c’est gagner du temps et faire moins de fautes. Et après environ un siècle et demi d’histoire du clavier, ce vieux conseil de dactylographie n’a finalement pas pris une ride. Merci à vous !

ORIF : formez-moi, mais laissez-moi vivre !

Il y a des formations dont on ressort avec un diplôme. Il y en a d’autres dont on ressort avec un diplôme, quelques bons souvenirs, quelque...