Je m'appelle Maximilien et je suis aveugle de naissance. Ma cécité ne m'empêche pas de vivre pleinement mes passions. Je suis massothérapeute et j'adore le sport : ski alpin, voile, marche, vélo en tandem. Je suis aussi passionné par la radio (CB, PMR 446) et la musique, avec des goûts variés allant du blues au rock'n'roll en passant par la chanson française. À travers ce blog, je partage mes aventures et mes découvertes.
les plus consultés
- CB, PMR446, fréquences professionnelles : non de non, arrêtez de tout mélanger !
- Aveugle, donc pianiste, téléphoniste et doté de super-pouvoirs ? Aux vidanges, les clichés !
- Présentation du PNI Escort HP 82 : Un Talkie-Walkie CB Compact et Performant
- Apprendre à être marin
- Je suis aveugle, pas en examen permanent !
- De la carte perforée au smartphone : l’étonnante histoire de nos systèmes
- Une belle rencontre radio grâce à mon Midland G9 Pro : quand les ondes rapprochent !
- ORIF : formez-moi, mais laissez-moi vivre !
- Semaine de régates du soir de Pully
- De « wesh frère » à « fussé-je » : mais comment parlons-nous ?
Affichage des articles dont le libellé est Sport à l’aveugle. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Sport à l’aveugle. Afficher tous les articles
jeudi 22 octobre 2026
Apprendre à être marin
Tout a commencé sur un petit catamaran
On me demande parfois comment j'ai appris à faire de la voile alors que je suis aveugle de naissance. La réponse est simple : en montant sur des bateaux, en écoutant les explications, en essayant, en me trompant parfois et en recommençant. Bref, comme n'importe quel apprenti marin. Et l'apprentissage n'est toujours pas terminé !
Mes premiers souvenirs remontent à la Corse, sur un petit catamaran de plage qui avait déjà bien vécu. Un Breton, Jean-Marie, surnommé « Babos », m'a fait découvrir la barre, le vent et les premières sensations de glisse. J'ai tout de suite aimé cet air, cette liberté, ce bateau qui répond à ce qu'on lui demande. J'étais loin d'imaginer où cela me conduirait.
Kaspar, l'Amigo et les premières sensations
En 2009, sur le Léman, ma famille connaissait Kaspar, qui naviguait notamment sur le Taillevent. Il a accepté de m'apprendre à naviguer. Nous avons commencé sur l'Amigo, un voilier en bois à coque à bouchains. Je me suis mis à la barre. J'ai essayé le stick, cette rallonge de barre franche, mais je préférais tenir directement la barre : je sentais mieux ce que faisait le bateau, s'il cherchait à lofer ou à abattre.
J'ai aussi appris à régler le génois, à sentir la tension dans l'écoute et l'effort demandé par la voile. Il ne s'agissait pas de deviner magiquement ce qui se passait. Kaspar expliquait, je manipulais, et les sensations prenaient progressivement du sens. Je ne prétends pas me souvenir de chaque leçon dans le détail, mais je me souviens parfaitement du plaisir d'apprendre.
Du Surprise au spinnaker : une autre école
Quand l'Amigo n'était pas disponible, nous naviguions parfois sur un Surprise. Un peu plus grand, un peu plus lourd, et avec de nouvelles choses à découvrir : les winches au piano, la grand-voile à hisser, le moteur hors-bord à démarrer avec son lanceur et son starter. Il fallait parfois tirer un bon nombre de fois sur la corde avant que ce fichu moteur consente à démarrer !
Je me rappelle particulièrement une sortie d'octobre. Le ciel était couvert, un stratus traînait sur le lac, mais nous étions sortis quand même. Nous avions même essayé de faire reculer le bateau sous voile, grand-voile à contre, pour nous débarrasser d'herbes prises sous la coque. Puis le ciel s'est ouvert et une petite brise s'est installée. Kaspar a préparé le tangon, nous avons envoyé le spinnaker et enroulé le génois. Quel bonheur ! Nous avons multiplié les empannages au portant. À ce rythme-là, on se serait volontiers laissé filer jusqu'au Bouveret pour manger des filets de perche !
Sous un spinnaker symétrique, il faut comprendre la différence entre le bras, au vent, et l'écoute, sous le vent. Il faut aussi orienter correctement le tangon, parfois le brasser plus carré, pour que la voile travaille bien. Ce sont des gestes qui deviennent plus naturels avec la pratique.
Le Virus : apprendre la régate en équipage
En 2012, grâce à une rencontre sur Facebook, Régis m'a proposé de rejoindre l'équipage du X-372 Virus. Quatorze ans plus tard, je navigue toujours avec cette équipe. Voilà qui en dit long !
Le Virus n'avait rien à voir avec les bateaux de mes débuts. C'est un voilier sportif, avec un piano installé sur le côté du roof, des winches self-tailing, des bastaques et des voiles d'avant à mousquetons. Il a fallu apprendre l'emplacement des bouts et les nouveaux gestes. Après une ou deux démonstrations, je commençais à m'y retrouver. Nous étions huit à bord : il y avait largement de quoi répartir les tâches.
J'ai beaucoup travaillé au piano, mais je ne suis pas resté cantonné à ce poste. J'ai aussi fixé les mousquetons d'une voile d'avant et participé au travail à l'avant. Un jour, j'ai même participé à un empannage sous notre immense spinnaker rouge de 196 mètres carrés, avec un équipier à mes côtés pour m'aider et me guider. Autant dire qu'il fallait se veiller !
Les régates du mercredi soir à Pully sont une excellente école. On répète les manœuvres, on devient plus précis, et l'équipage finit par se comprendre sans hurler. Nous avons remporté une saison au classement général, puis terminé deuxièmes la saison suivante. Une autre fois, par vent soutenu, avec deux ris dans la grand-voile, nous avons gagné notre manche.
Il y a eu aussi quelques mésaventures : un jour, avec la gîte, j'ai glissé et me suis retrouvé coincé entre deux palans de grand-voile. Zip, le pingouin ! Deux équipiers m'ont aidé à me dégager. Avec l'expérience, on apprend aussi à mieux se déplacer et à anticiper.
Et puis il y a eu le Bol d'Or 2019, son orage mémorable et ses longues heures difficiles. J'en ai déjà parlé ailleurs sur BlindPower. J'en ai surtout retenu qu'une alerte météo de niveau 5 de MétéoSuisse n'est pas une décoration. Sur l'eau, on peut aimer l'aventure sans jouer au plus malin.
La mer, une autre dimension
Avec La Barre Blanche de Meyrin, j'ai découvert la croisière en Bretagne Sud sur le Dufour 44 Performance Zingaro. Douze nœuds sous le soleil : mazette, ça avance ! J'ai aussi découvert une grande roue de barre. Personnellement, j'aime bien la roue : on tourne dans le sens où l'on veut aller, contrairement à la barre franche, qui demande un mouvement inverse.
Ce voyage fait déjà l'objet de mon article « Mon voyage en Bretagne Sud avec La Barre Blanche : Rêves et Réalités en Mer » ; je ne vais pas tout raconter une deuxième fois.
Plus tard, aux Baléares, sur un Dufour classique équipé de deux roues de barre, j'ai découvert les navigations de nuit. Et là, j'ai été conquis. Il y a les navires de commerce, les ferries, moins de plaisanciers, une ambiance complètement différente. Il faut évidemment comprendre les feux et les règles de navigation, même lorsque, comme moi, on dépend des indications des équipiers voyants pour identifier ce qui se trouve visuellement autour du bateau. Le GPS est précieux, mais il ne remplace ni le bon sens marin ni la veille.
Nous avons aussi connu du mauvais temps vers Saint-Cyprien, dans les Pyrénées-Orientales, avant de chercher un abri vers Collioure. Puis il y a eu une longue traversée, avec un peu de mal de mer. Quand je peux, prendre la barre m'aide à mieux le supporter. J'évite de lire ou de manipuler mon téléphone, je grignote un peu et je bois régulièrement. Ce sont mes habitudes, pas une recette miracle.
Le Pegasus : les quarts, les toilettes et la vraie vie à bord
L'été 2026, j'ai retrouvé le ketch Pegasus, un bateau d'environ onze mètres construit en 1989, pour une croisière vers la Corse et l'île d'Elbe. Je le connaissais déjà d'un précédent périple en Espagne. C'est un bateau ancien, mais en très bon état, avec une construction en lamellé-collé et des réservoirs d'eau en inox. Nous utilisions l'eau du bord pour boire, préparer le thé ou le café et remplir les gourdes.
Nous étions cinq à bord. Pendant la traversée, trois équipiers assuraient la veille en même temps, avec des quarts de trois heures. Au moteur, le pilote automatique tenait la route, mais il fallait continuer à surveiller la navigation et les équipements. On discutait, on écoutait parfois de la musique, on grignotait pour rester éveillés. Le quart de 21 heures à minuit passait encore. Celui de 3 heures à 6 heures du matin, en revanche… Quelle horreur ! Quand il était terminé, je n'avais aucun mal à aller dormir.
Je dormais dans le carré. Comme je suis plutôt large d'épaules, il fallait trouver une position agréable. Article 22 : chacun se débrouille comme il peut ! Ce n'était pas le bruit du bateau qui me tenait éveillé. Parfois, c'était plutôt mon livre audio sur l'iPod : encore un chapitre, puis encore un… et voilà qu'on se couche plus tard que prévu.
Parlons aussi d'un sujet que les récits de croisière passent souvent sous silence : les chiottes ! Sur le Pegasus, on y accède plutôt facilement. Mais quand le bateau gîte comme un fou et qu'il faut faire la grosse commission, c'est une autre histoire. On essaie de se tenir, de ne pas se casser la figure et de ne pas en mettre partout. « Tu chies un pendule ! » Voilà, c'est dit. Pas de tabou : ça fait aussi partie de la vie en mer.
Les WC avaient une pompe manuelle avec un levier et un fonctionnement par dépression. Il fallait connaître la procédure. Si on pouvait attendre que le bateau soit moins gîté, tant mieux ; sinon, on y allait quand même, nom de bleu !
Pour cuisiner, il y avait une gazinière sans cardan. On cherchait donc à faire simple pendant les traversées, notamment avec pas mal de salades. Là encore, être marin, ce n'est pas seulement tirer sur des écoutes. C'est aussi apprendre à vivre à bord.
Trente mètres de chaîne et un guindeau manuel
Autre découverte : le guindeau. Pour ceux qui ne connaissent pas, c'est l'appareil qui sert notamment à remonter la chaîne de l'ancre. Sur le Zingaro, il était électrique. Sur le Pegasus, il était manuel. Et remonter plus de trente mètres de chaîne à la force des bras, quelle horreur ! J'ai essayé, mais je n'ai jamais réussi à aller jusqu'au bout. C'était trop physique pour moi.
Est-ce un échec ? Non. J'ai essayé, j'ai compris le fonctionnement et j'ai vu où se situait ma limite. Sur un bateau, personne n'est obligé de tout faire tout seul. On travaille en équipage.
Une barre qui ne répond plus comme avant
Le Pegasus m'a aussi réservé une déconvenue à la barre. Lors de notre précédent voyage en Espagne, avec l'ancien génois, je le barrais sans problème, même le long de la Costa Brava, où les effets de côte demandent de l'attention. Je me fiais au vent sur mon visage, à de petites variations de vitesse et aux réactions du bateau. Les indices sont parfois très fins : il faut vraiment se concentrer.
Lors de la croisière vers la Corse, avec un autre génois, impossible de retrouver ces sensations. Je visais, mettons, le cap 130 : le bateau lofait trop, puis abattait trop. Je corrigeais et il repartait dans l'autre sens. Je ne tenais pas mon cap un quart de seconde ! Les autres équipiers avaient eux aussi plus ou moins du mal.
Je soupçonne le changement de génois d'avoir modifié l'équilibre du gréement, peut-être en relation avec la taille de l'artimon. C'est une hypothèse, pas une certitude : les réglages, le vent et la mer jouent également leur rôle. J'ai essayé, puis j'ai passé la main. J'en ai déjà parlé dans un autre article.
Ce que cette expérience m'a rappelé, c'est qu'on peut savoir barrer et rencontrer malgré tout un bateau difficile à maîtriser dans certaines conditions. Chaque voilier a son caractère.
Les Seychelles : douze tonnes et des surprises
Aux Seychelles, j'ai navigué sur un grand catamaran de croisière d'environ douze tonnes. Certains imaginent ces bateaux comme des semi-remorques flottants. Eh bien, sous voile, celui-là était bien plus fin à la barre que je ne l'aurais cru. Quel pied, sacrebleu !
Un catamaran gîte beaucoup moins qu'un monocoque. Cela change les sensations et le confort. Cela ne veut pas dire que moins de gîte donne toujours plus de vitesse : les choses sont plus complexes, avec la forme des coques, le poids, les voiles et les conditions. Mais l'objectif, en croisière, n'est pas de gagner une régate. C'est d'avancer agréablement jusqu'au prochain mouillage, dans le plaisir et la tranquillité.
Le catamaran avait un foc autovireur sur enrouleur. Pour les non-initiés, le foc passe d'un bord à l'autre lors d'un virement grâce à un chariot sur rail : inutile de changer d'écoute sur deux winches comme avec un génois classique. L'enrouleur permet, lui, de rentrer la voile.
Pour hisser la grand-voile, nous étions souvent deux au pied du mât. Il fallait monter sur le roof, plus haut que sur bien des monocoques, à l'aide d'une petite échelle. La voile montait plutôt bien, mais il fallait se veiller, notamment au passage des lattes et des lazy-jacks.
J'ai surtout eu la chance d'apprendre à utiliser le pilote automatique au moteur. Et savez-vous pourquoi ? Parce que j'ai demandé à apprendre ! L'appareil possédait de bons vieux boutons physiques : plus ou moins un degré, plus ou moins dix degrés.
On me donnait une correction : « Plus vingt ! » Je répétais : « Plus vingt ! » Bip, bip, et j'appuyais sur les commandes. Une sorte de rôle d'officier de quart, à ma mesure, avec l'équipage chargé de la veille. Ma tante était à bord et n'en a pas été surprise : elle me connaît !
J'aime répéter les ordres, comme on le faisait dans la marine à voile et comme on le fait en radio. Si l'on me dit « Lofe de deux », je réponds « Lofe de deux », puis j'exécute. Cela confirme que j'ai compris. Et si je dois conserver le cap, lofer ou abattre, j'apprécie qu'un équipier me donne l'information utile au bon moment. L'autonomie n'interdit pas de communiquer. Bien au contraire.
La météo, le bistrot et le bon sens
À Pully et à Lutry, on connaît aussi les sorties qui commencent dans la pétole. Parfois, on décide de sortir malgré tout et une risée finit par arriver. Parfois, il n'y a vraiment rien, et on reste au bistrot.
Comme dit un proverbe breton : « Qui regarde trop la météo reste au bistrot ! » C'est drôle, mais ce n'est évidemment pas une raison pour ignorer les alertes, surtout sur le Léman.
Je ne prétends d'ailleurs pas maîtriser tous les vents locaux. Entre les effets de côte, les brises et les changements subtils, j'ai encore beaucoup à apprendre. Et c'est très bien ainsi. Même après des années de voile, on ne sait jamais tout.
Et demain, pourquoi pas gabier ?
Si vous me demandez ce que j'aimerais encore apprendre, je ne saurais pas forcément vous répondre sur-le-champ. Souvent, il faut être sur un bateau pour découvrir une nouvelle manœuvre ou un nouvel instrument qui donne envie d'essayer.
Mais j'ai un rêve : monter un jour dans la mâture d'un grand voilier ancien, un trois-mâts barque ou un trois-mâts carré, et découvrir le travail des gabiers. Apprendre à carguer un hunier, un perroquet, peut-être un cacatois ; comprendre les vergues, les manœuvres, les voiles de toile et, pourquoi pas, les bonnettes.
Ces navires ont une sacrée gueule ! J'en ai déjà parlé dans « Des voiles carrées au 3Di : comment les marins ont appris à utiliser le vent ».
Je sais bien que monter sur une vergue exigerait un encadrement et des conditions de sécurité très particuliers. Je ne sais pas si cela se fera un jour. Mais c'est beau de rêver, non ?
Si tu as envie, vas-y !
Alors, si une personne aveugle me dit : « J'aimerais apprendre à faire de la voile, mais je ne sais pas si j'en suis capable », je lui réponds : vas-y, essaie ! Il faut prendre le temps d'apprendre. Il ne faut pas avoir peur de découvrir quelque chose de nouveau, ni douter de ses capacités avant même d'avoir commencé.
Je ne dis pas que tout sera facile. Je ne dis pas non plus qu'on peut tout faire, dans toutes les conditions. J'ai moi-même des manœuvres que je ne maîtrise pas et d'autres que je n'ai pas la force de terminer. Mais j'ai aussi vécu des navigations magnifiques, appris à barrer, à régler des voiles, à tenir un quart et à commander un pilote automatique. Et j'ai encore envie d'apprendre.
Au fond, l'Homme, avec un grand H, est navigateur. Des marins aveugles, il y en a eu et il y en a. Alors, si la mer ou le lac t'appelle, ne reste pas à quai uniquement parce que tu ne vois pas.
Vas-y. Essaie. Et qui sait ? Peut-être qu'un jour, ce sera toi qui apprendras quelque chose à un autre marin. Sacrebleu !
Inscription à :
Articles (Atom)
Apprendre à être marin
Tout a commencé sur un petit catamaran On me demande parfois comment j'ai appris à faire de la voile alors que je suis aveugle de naiss...