Je m'appelle Maximilien et je suis aveugle de naissance. Ma cécité ne m'empêche pas de vivre pleinement mes passions. Je suis massothérapeute et j'adore le sport : ski alpin, voile, marche, vélo en tandem. Je suis aussi passionné par la radio (CB, PMR 446) et la musique, avec des goûts variés allant du blues au rock'n'roll en passant par la chanson française. À travers ce blog, je partage mes aventures et mes découvertes.
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lundi 28 septembre 2026
ORIF : formez-moi, mais laissez-moi vivre !
Il y a des formations dont on ressort avec un diplôme.
Il y en a d’autres dont on ressort avec un diplôme, quelques bons souvenirs, quelques amis… et une collection de casseroles suffisamment importante pour ouvrir une quincaillerie.
Mon passage à l’ORIF appartient plutôt à la deuxième catégorie.
Avec le recul, je ne regrette pas d’avoir obtenu mon CFC d’employé de commerce. Il m’a servi et il me sert encore aujourd’hui. Mais entre Pomy et Aigle, j’en ai vu des vertes et des pas mûres.
Et puisqu’on parle beaucoup d’autonomie des personnes aveugles, j’ai peut-être deux ou trois choses à raconter.
Pomy : trois mois pour planter le décor
Mon premier passage à Pomy a duré environ trois mois, dans le cadre d’un stage de découverte.
J’étais en informatique et, finalement, ce fut probablement le moins pire.
Encore fallait-il arriver jusque-là.
Depuis Pully, rejoindre Pomy en transports publics n’était déjà pas exactement la promenade du dimanche. Train, bus, correspondances… Quand on dépend entièrement des transports publics, installer un centre de formation dans la cambrousse ajoute immédiatement un petit parcours du combattant avant même d’avoir commencé à travailler.
Sur place, il y avait aussi quelques surprises.
Le concierge avait notamment une charmante habitude : laisser une table, une tondeuse, une souffleuse ou autre matériel dans les passages. Et pas toujours au même endroit, sinon ce serait moins drôle.
Quand on ne voit pas, un obstacle qui change constamment de place est assez difficile à anticiper.
Je me suis pris plusieurs fois les mains dedans. Je ne me suis heureusement jamais sérieusement blessé, mais j’aurais parfaitement pu le faire.
Dans un centre accueillant notamment des personnes aveugles, disons que le concept était intéressant.
Bureau-commerce : l’ambiance
J’ai ensuite passé environ deux mois en bureau-commerce.
L’ambiance n’était pas franchement chaleureuse.
On arrivait :
« Bonjour tout le monde ! »
Et parfois, le silence en retour aurait permis d’entendre tomber une agrafe à l’autre bout de l’open space.
L’odeur de Marlboro Gold, elle, répondait toujours présente.
Heureusement, avec les collègues, les rapports étaient nettement plus sympathiques.
De cette période, je n’ai pas le souvenir d’avoir énormément appris. J’ai surtout commencé à découvrir un fonctionnement qui allait malheureusement m’accompagner plus tard : beaucoup d’observations, beaucoup d’évaluations et parfois cette impression qu’un événement banal pouvait prendre des proportions étonnantes.
Un hiver, par exemple, j’ai eu un problème de train avec la neige. Pour arranger les choses, l’élastique de ma canne blanche avait cassé ce jour-là.
À l’époque, j’utilisais une Eurécanne en carbone, munie d’une petite roulette. J’en ai cassé plusieurs au fil du temps avant de passer à des modèles plus costauds.
La situation ferroviaire avait fini par nécessiter qu’on vienne me récupérer en voiture.
Et ensuite ?
Je me suis fait engueuler comme du poisson pourri parce que j’aurais trop paniqué.
Peut-être aurais-je pu mieux gérer la situation. Certainement même.
Mais lorsqu’une personne aveugle rencontre une difficulté inhabituelle dans un déplacement, on peut aussi reprendre tranquillement les événements avec elle : qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui pouvait être mieux fait ? Que pourrait-on prévoir la prochaine fois ?
L’engueulade n’est pas toujours l’outil pédagogique le plus révolutionnaire jamais inventé.
Mais Pomy n’était encore que l’apéritif.
Direction Aigle.
Le CFC que je n’avais pas vraiment choisi
Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ce n’est pas moi qui avais absolument voulu faire un CFC d’employé de commerce.
L’AI avait décidé que ce serait cette voie.
Moi, je n’étais pas franchement chaud.
Avec le recul, pourtant, je suis content d’avoir ce diplôme. Il m’a donné des connaissances que j’utilise encore aujourd’hui.
Aigle avait au moins un énorme avantage : depuis Pully, le trajet était beaucoup plus raisonnable que pour Pomy.
Il avait quand même fallu retourner à Pomy pour signer le contrat d’apprentissage.
Pourquoi faire simple ?
« Mais qu’est-ce que je fous là ? »
Mes débuts à Aigle ont été particuliers.
Ils ne savaient pas vraiment quoi me faire faire.
J’étais là pour apprendre un métier, mais certains jours il n’y avait quasiment rien. Même pas forcément une petite tâche bouche-trou.
Puis le travail est arrivé progressivement.
Ma première tâche régulière consistait notamment à aller chercher le courrier à la direction générale et à le rapporter. Quand il faisait beau, très bien. Quand il faisait un temps de chien et froid à décorner les bœufs, c’était déjà moins folklorique.
J’ai aussi dû contrôler des numéros liés à l’Office AI de Genève.
Très bien : donnez-moi du travail et je le fais.
Vers la mi-septembre est arrivée la gestion des repas du centre.
Et là, c’était déjà un véritable mandat.
Il fallait savoir qui mangeait, qui ne mangeait pas, gérer les repas végétariens, sans porc, sans lactose et autres particularités, préparer et imprimer les listes puis téléphoner à la cuisine de l’hôpital de Monthey.
Les présences du midi changeaient, donc il fallait suivre.
Le système a ensuite tellement évolué qu’il est devenu trop compliqué et j’ai finalement transmis ce mandat.
J’ai récupéré d’autres tâches.
Caisse, factures et rappels
J’ai notamment géré une caisse : primes d’encouragement, remboursement de certains frais et autres opérations.
Il y avait aussi le courrier et le décompte des timbres, avec les différentes valeurs de l’époque : 85 centimes, 1 franc, 2 francs, 2,40 francs…
Puis j’ai travaillé sur la facturation des repas pris par les formateurs, les répondants sociaux et d’autres personnes.
Factures, suivi, rappels en cas de non-paiement : nous travaillions notamment avec Crésus Facturation.
C’est assez amusant lorsqu’on repense à certaines remarques que j’avais pu entendre auparavant :
« Vous ne savez pas travailler. »
« Vous râlez trop. »
« Faites quelque chose ! »
Très volontiers.
Quoi ?
Parce qu’on pouvait aussi me laisser sans véritable tâche avant de me reprocher, directement ou indirectement, de ne pas travailler suffisamment.
J’essayais surtout de rester calme en me disant :
« Le boulot finira bien par arriver un jour. »
Et effectivement, il est arrivé.
Le rapport permanent
Il y avait cependant quelque chose qui me pesait beaucoup : le sentiment que pratiquement tout pouvait être observé et rapporté.
Je pouvais parler avec des collègues et découvrir ensuite qu’une remarque avait trouvé son chemin jusqu’à un rapport.
J’avais le droit de prendre connaissance de ce qu’on écrivait sur moi. Je pouvais également contester ou demander la correction de certains éléments.
J’ai utilisé ce droit.
Ce n’était pas toujours particulièrement apprécié.
Mais enfin, si vous écrivez quelque chose sur moi et que je considère que c’est faux, vous n’allez quand même pas vous attendre à ce que je réponde :
« Magnifique, merci beaucoup ! »
À force, j’ai moi aussi commencé à faire des rapports, notamment pendant mes stages.
Après tout, pourquoi le papier ne fonctionnerait-il que dans un sens ?
Ce qui me dérangeait surtout, c’était de devoir réfléchir à ce que je pouvais dire jusque dans mes conversations avec des collègues devenus des amis.
Un centre de formation doit évidemment évaluer un apprenti.
Mais une conversation entre collègues n’a pas nécessairement vocation à devenir une pièce de dossier.
La réception : « ce n’est pas adapté pour vous »
L’un des plus beaux combats de ma formation fut celui de la réception.
Pendant presque deux ans, j’ai voulu pouvoir travailler au standard.
La réponse revenait :
« Ce n’est pas adapté pour vous. »
Ou :
« On ne sait pas comment faire. »
Petit problème : j’étais précisément là pour me former au métier.
Et puis, au lieu de continuer à décider que c’était impossible, nous avons fini par chercher des solutions.
Avec l’aide du SRIHV, le Service romand d’informatique pour handicapés de la vue à Lausanne, JAWS a été installé sur le PC principal de la réception. La partie informatique nécessaire a été adaptée.
Certaines commandes du téléphone étaient tactiles ?
Très bien.
Des repères en braille réalisés notamment avec une pince Dymo ont permis d’identifier les fonctions importantes, comme la mise en attente et la reprise d’un appel.
Et, jarnibleu, devinez quoi ?
Ça fonctionnait.
J’ai commencé à travailler à la réception vers le milieu de ma deuxième année et j’y suis resté pendant la suite de ma formation.
Nous étions généralement deux, mais j’ai également assuré le poste seul.
Je répondais aux appels, les transférais, prenais les messages et les numéros de téléphone. Je gérais également certaines tâches concernant les voitures du centre, les formulaires, les fiches pour les classeurs, le planning, les courriels liés au mandat et l’enregistrement du message du répondeur.
Pendant presque deux ans, la réception avait été « pas adaptée pour moi ».
Quelques adaptations plus tard, je faisais le boulot.
Ce n’était donc peut-être pas moi qu’il fallait adapter.
C’était le poste.
Mon jour à la réception… mais dehors
Une autre fois, c’était précisément mon jour de réception.
Une collègue était au téléphone et avait beaucoup à faire. J’arrive, je prends naturellement mon poste et je commence à travailler pour lui donner un coup de main.
Et là, on me demande de laisser la place parce qu’une autre personne doit être formée.
Former quelqu’un d’autre ?
Évidemment que c’est normal.
Mais il existe peut-être une méthode légèrement plus élégante que de laisser quelqu’un commencer son travail avant de lui faire comprendre qu’il doit dégager de son propre poste.
On pouvait changer le planning.
On pouvait me prévenir.
On pouvait organiser la formation avec moi.
Je me suis retiré en faisant contre mauvaise fortune bon cœur, tout en disant que je ne trouvais pas la manière de faire correcte.
L’après-midi, j’ai finalement repris mon poste.
Mais je l’avais vécu comme une humiliation.
Le jour où j’ai tapé sur la table
Je ne suis pas quelqu’un qui tape sur les tables.
Je considère généralement que cela n’apporte rien.
Je l’ai pourtant fait une fois.
En troisième année, à l’approche des examens finaux, on m’avait retiré mes mandats afin que je puisse réviser.
Sur le principe, donner du temps à un apprenti pour préparer ses examens est parfaitement normal.
Sauf que moi, je révisais déjà à la maison.
Et après m’être battu pour obtenir de vraies tâches, me retrouver de nouveau sans mes mandats pour passer mon temps à réviser sur mon lieu de travail m’agaçait prodigieusement.
J’ai fini par dire que ça n’allait pas.
Le ton est monté.
La formatrice s’est mise à me parler très fort. J’ai répondu. Et, à un moment, j’ai tapé sur la table.
Une fois.
Ce n’était pas intelligent et ce n’est pas ma manière habituelle de régler un désaccord.
Mais il faut aussi raconter ce qui précède une explosion.
Curieusement, c’est moi qu’on a envoyé dehors me calmer.
Je suis resté dans les espaces extérieurs du centre. Rentrer chez moi n’aurait pas simplement consisté à claquer une porte : il aurait fallu organiser le taxi, prendre le train et recommencer tout le cirque.
Une collègue est venue me rejoindre.
Avec elle, au moins, nous avons pu parler.
Mon père m’avait conseillé de m’excuser.
Je ne l’ai pas fait.
Je pouvais reconnaître que taper sur la table n’était pas une bonne réaction. En revanche, je n’acceptais pas l’idée que moi seul devais maîtriser mon ton pendant qu’une personne chargée de ma formation pouvait me gueuler dessus.
Faut pas pousser mémère dans les orties non plus.
Une séance dont je me serais bien passé
Il y a eu aussi une séance dont je garde un souvenir particulièrement désagréable.
Je n’avais pas vraiment compris à l’avance ce qui allait m’y tomber dessus.
On m’a fait une série de reproches : ma politesse, mon comportement, ceci, cela.
À un moment, on m’a lu un rapport.
Et là, j’ai dit clairement :
« Non. Ça, je ne suis pas d’accord. »
J'ai expliqué ce que j'en pensais.
Puis je suis retourné à la réception.
Je n’ai pas passé le reste de la journée à ruminer autour d’un café. Je suis retourné bosser.
Le lendemain, le responsable du centre est venu me voir personnellement.
Il m’a dit qu’il avait beaucoup apprécié mon attitude après la séance : plutôt que de descendre boire le café avec les autres, j’avais repris mon poste.
Cette remarque m’est restée.
Parce que, parfois, au milieu de toutes les critiques, quelqu’un reconnaissait aussi ce qui fonctionnait.
« Je crois que chez vous, on vous maltraite »
À une autre période, j’avais fait une marche en montagne avec des chaussures totalement inadaptées.
Des baskets.
Mauvaise idée.
Je le reconnais volontiers.
J’avais récolté d’énormes cloques qui avaient fini par s’infecter.
Sachant qu’une collègue devait sortir, je lui avais demandé si elle pouvait me prendre une boîte de Dafalgan pour soulager la douleur.
Une formatrice passe à ce moment-là et lâche quelque chose du genre :
« Oui, mais je crois que chez vous, on vous maltraite. »
Cette phrase m’est restée.
Parce qu’à cette époque, justement, je commençais sérieusement à avoir le sentiment que le problème n’était pas toujours là où on prétendait le voir.
La brossée du siècle
Après l’une de ces périodes particulièrement tendues, je suis rentré chez moi et j’ai pris ce que j’appellerai pudiquement la brossée du siècle.
Mes parents avaient entendu une version de la situation.
Puis j’ai téléphoné à une collègue devenue une véritable amie.
Je lui ai raconté ce qui venait de se passer.
Elle m’a répondu :
« Passe-moi ta mère. »
Et elle lui a raconté ce qu’elle, de son côté, avait observé en travaillant quotidiennement avec moi.
Elle pouvait notamment confirmer que j’arrivais régulièrement en lançant :
« Bonjour tout le monde ! »
Ce qui mettait quelque peu en perspective les reproches concernant ma prétendue impolitesse.
Elle avait également vu certaines petites absurdités du quotidien.
Par exemple, j’avais demandé qu’on m’aide parfois à couper ma viande. Je suis capable de le faire, mais sans la vue ce n’est pas toujours pratique et, si quelqu’un peut me faciliter la tâche, je ne vais pas réclamer une médaille pour avoir découpé mon steak tout seul.
Sauf qu’on pouvait parfois me le couper en morceaux minuscules.
Pendant ce temps, un collègue tétraplégique en fauteuil roulant pouvait se retrouver avec de gros morceaux et devoir se débrouiller.
À la fin, ce sont simplement mes collègues qui me donnaient un coup de main.
Ils coupaient normalement.
Terminé.
Mon amie a surtout expliqué à ma mère son impression générale : selon elle, on était constamment en train de me chercher.
Et là, ma mère a commencé à comprendre que la situation était peut-être un peu plus compliquée que ce qu’on lui avait raconté.
Puis je suis sorti de l’ORIF… et j’ai travaillé
Heureusement, ma formation ne s’est pas déroulée uniquement à l’intérieur de l’ORIF.
J’ai effectué un stage au CPHV à Lausanne, établissement où j’avais moi-même été élève auparavant.
Là, j’ai notamment créé et contrôlé des exercices avec Excel et d’autres outils, contacté d’anciens élèves pour un travail d’archives et demandé leur accord concernant la conservation de leurs coordonnées.
C’est aussi au CPHV que j’ai appris à embosser certains documents.
Sur la fin de mon CFC, mes journées sont devenues particulièrement chargées.
Le matin, je travaillais aux Ressources humaines de la Commune de Pully.
L’après-midi, j’étais au CPHV.
À Pully, je traitais notamment les réponses négatives aux candidatures, les saisissais dans le système et préparais les réponses par courrier ou par courriel.
J’ai également participé à la refonte de cahiers des charges pour du personnel de différents dicastères : administration, finances, culture, police et autres.
Autant dire qu’à ce moment-là, je ne me demandais plus :
« Mais qu’est-ce que je fous là ? »
Je n’avais plus une minute.
Étrangement, lorsqu’on me donnait du travail, je travaillais.
« Vous êtes sûr de vouloir continuer ? »
Pendant mon CFC, une question revenait régulièrement lors des bilans intermédiaires :
« Mais vous êtes sûr de vouloir continuer ? »
Oui.
J’en étais sûr.
Le CFC était difficile.
Et alors ?
Pour moi, ce diplôme représentait une porte ouverte vers d’autres possibilités professionnelles.
À un moment, j’en avais assez de devoir régulièrement justifier le simple fait de vouloir aller jusqu’au bout.
Dans ma tête, la réponse était devenue beaucoup moins diplomatique :
« Mon travail, pour l’instant, c’est de me former. Je suis bientôt aux examens. Alors laissez-moi terminer. »
Je ne l’ai probablement pas formulé exactement comme ça.
Mais je l’ai pensé très fort.
Je l’ai eu. Et pas au rabais.
Puis les examens sont arrivés.
Et j’ai réussi mon CFC.
Pour la remise du diplôme, j’ai fait un choix qui n’était peut-être pas le plus diplomatique de ma carrière : je n’ai pas voulu que l’ORIF soit représenté.
Après tout ce que j’avais vécu, je n’avais aucune envie de célébrer cette réussite avec des personnes dont j’avais parfois davantage eu le sentiment de devoir me défendre que d’être soutenu.
En revanche, la cheffe du personnel de la Commune de Pully est venue.
Elle m’avait vu travailler.
Et lorsque je suis allé savoir si j’avais réussi, la directrice de l’école professionnelle m’a lancé une phrase que je n’ai jamais oubliée :
« Bravo ! Vous ne l’avez pas eu au rabais ! »
Bon sang que ça m’a fait du bien.
Pas de CFC spécial aveugle.
Pas de diplôme de consolation.
Le CFC.
Point.
Puis vint le fameux 85 %
La suite est beaucoup moins réjouissante.
Après ma formation, une décision de l’AI m’a attribué un taux d’invalidité de 85 %.
J’avais reçu une décision écrite, mais je ne sais malheureusement plus aujourd’hui où elle se trouve.
Dans mon souvenir, le calcul était incompréhensible et les explications très insuffisantes.
Lorsque j’ai demandé pourquoi, on m’a notamment parlé d’une dégradation de ma santé.
Je suis tombé des nues.
Quelle dégradation ?
Sur quelles observations ?
Établies par qui ?
Je me suis surtout retrouvé avec une question très concrète :
qui va engager quelqu’un pour les 15 % restants ?
Comme disent les Québécois :
Ça n’a pas d’bon sens !
Je soupçonne encore aujourd’hui que certains rapports ou certaines appréciations produits pendant ma formation aient pu peser dans la balance.
Mais je tiens à être parfaitement clair : je n’en ai pas la preuve.
Je ne vais donc pas transformer un soupçon en fait.
Ce que je peux raconter, en revanche, c’est ce que cette décision m’a fait.
Après des années à me battre pour terminer ma formation, décrocher mon CFC et démontrer que je pouvais travailler, j’avais l’impression qu’un chiffre venait soudain résumer mes possibilités professionnelles à ma place.
La période noire
J’ai ensuite traversé une période très difficile.
Un début de dépression.
Une période où, franchement, je me laissais aller.
Et puis il y a eu un week-end du GRSA.
J’ai pu parler avec mon ami Christian et avec Rose-Marie, sa compagne.
Je ne me souviens plus aujourd’hui des phrases exactes.
Et je ne vais pas leur inventer des citations vingt ans plus tard.
Je me souviens en revanche de ce qu’ils m’ont fait comprendre : ne pas me laisser couler, reconnaître aussi que j’étais quelqu’un de bien, relever la tête.
Surtout, ils m’ont écouté.
Ça m’a fait un bien fou.
Le lendemain, Christian me guidait à ski.
Il y a quelque chose d'assez joli là-dedans.
La veille, je lui avais confié une partie de ce que j’avais sur le cœur.
Le lendemain, sur les pistes, je lui confiais littéralement mon guidage.
Ce week-end n’a pas miraculeusement réglé tous mes problèmes.
Mais il m’a aidé à reprendre goût à la vie.
Et le vieux rêve est revenu
Parce qu’au fond, il y avait autre chose que je voulais faire.
Le massage.
C’était un vieux rêve.
Plusieurs événements ont fini par remettre cette idée sur mon chemin, notamment ma rencontre avec un thérapeute aveugle.
Il m’a parlé de son métier.
Il m’a expliqué où il s’était formé.
Et un jour, j’ai fini par me poser une question extrêmement compliquée :
« Et moi, qu’est-ce que j’attends ? »
Alors je me suis formé.
Aujourd’hui, je suis massothérapeute indépendant.
Je n’ai pas autant de travail que je le souhaiterais.
Mais je ne changerais ce choix pour rien au monde.
Et, ironie de l’histoire, mon CFC d’employé de commerce ?
Il me sert encore.
Si je devais leur dire quelque chose aujourd’hui
Avec le recul, je ne prétends pas avoir été l’apprenti parfait.
J’ai râlé.
J’ai parfois répondu.
Une fois, j’ai même tapé sur une table.
J’ai commis des erreurs.
J’ai eu besoin d’aide.
Certaines tâches avaient leurs limites, et c’est normal.
Mais si je pouvais aujourd’hui adresser quelques mots aux personnes chargées de former des jeunes ou des adultes en situation de handicap, ce seraient ceux-ci :
Formez-nous correctement.
Écoutez ce que nous disons.
N’interprétez pas chaque difficulté comme une incapacité générale.
Ne transformez pas chaque conversation entre collègues en élément potentiel d’un rapport.
Réfléchissez avant de parler.
Corrigez-nous lorsque c’est nécessaire, bien sûr.
Évaluez notre travail : c’est votre boulot.
Mais restez aussi à votre place.
Vous êtes là pour former une personne, pas pour examiner en permanence chaque détail de sa personnalité.
Parce qu’à force d’être constamment observé, commenté, évalué et corrigé, on finit parfois par oublier une chose extrêmement simple :
derrière le dossier, il y a quelqu’un.
Quelqu’un qui apprend.
Quelqu’un qui peut se tromper.
Quelqu’un qui peut aussi réussir.
Moi, mon CFC, je l’ai eu.
Et pas au rabais.
Aveugle mais capable !
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Il y a des formations dont on ressort avec un diplôme. Il y en a d’autres dont on ressort avec un diplôme, quelques bons souvenirs, quelque...
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